—Oh! vous avez quelquefois l'air de vouloir dire que vous ne faites pas aussi bonne figure ici que par le passé, et en cela vous avez tort. Voyons, étiez-vous plus riche quand vous aviez trente mille livres de rente? On vous volait, on vous pillait, et vous n'en saviez rien. Aujourd'hui vous avez le nécessaire et vous ne pouvez pas craindre les filous; on sait que vous ne cachez pas des rouleaux de louis dans votre paillasse. Vous aviez dix domestiques; tous plus gourmands, plus ivrognes et plus paresseux les uns que les autres; des domestiques de Paris, c'est tout dire! Aujourd'hui, vous avez M. Sylvain Charasson, un paresseux et un gourmand aussi, j'en conviens (et en disant ces mots, Janille éleva la voix, afin que Sylvain les entendît de la cuisine); puis elle ajouta plus bas:

«Mais ses bêtises vous font rire, et quand il casse quelque chose, vous n'êtes pas fâché de n'être pas le plus maladroit de la maison. Vous aviez dix chevaux, toujours mal tenus, et hors de service par le manque de soins; vous avez aujourd'hui votre vieille Lanterne, la meilleure bête qu'il y ait au monde, toujours propre, courageuse, et sobre, il faut la voir! elle mange des feuilles sèches et des ajoncs comme une vraie chèvre. Parlerons-nous des chèvres? où en trouverons-nous de plus jolies? Deux vraies biches, excellentes en lait; et qui vous réjouissent par leurs jolies cabrioles, en grimpant sur les ruines pour votre comédie du soir!… Parlerons-nous de la cave? Vous en aviez une bien garnie, mais où vos coquins de laquais baptisaient le vin à plaisir, et vous ne buviez que leurs restes. A présent, vous buvez votre petit clairet du pays, que vous avez toujours aimé, et qui est sain et rafraîchissant. Quand je m'en mêle surtout, il est clair comme de l'eau de roche et ne vous échauffe point l'estomac. Et les habits, n'en êtes-vous pas content? Autrefois vous aviez une garde-robe qui se mangeait aux vers, et vos gilets passaient de mode avant que vous les eussiez portés; car vous n'avez jamais aimé la toilette. Aujourd'hui vous n'avez que ce qu'il vous faut pour avoir frais en été, chaud en hiver; le tailleur du village vous prend la taille à ravir, et ne vous gêne point dans les entournures. Allons, Monsieur, convenez que tout est pour le mieux, que jamais vous n'avez eu moins de souci, et que vous êtes le plus heureux des hommes; car je n'ai point parlé de l'avantage d'avoir une fille charmante, qui se trouve heureuse avec vous …

—Et une Janille incomparable qui n'est occupée que du bonheur des autres! s'écria M. Antoine avec un attendrissement mêlé de gaieté. Eh bien! tu as raison, Janille, et j'en étais persuadé d'avance. Vive Dieu! tu me fais injure d'en douter, car je sens que je suis en effet l'enfant gâté de la Providence, et, sauf un secret ennui que tu sais bien, et dont tu as bien fait de ne pas me parler, il ne me manque absolument rien! Tiens, je bois à ta santé, Janille! tu as parlé comme un livre! A votre santé aussi, monsieur Émile! Vous êtes riche et jeune, vous êtes instruit et bien pensant, vous n'avez donc rien à envier aux autres; mais je vous souhaite une aussi douce vieillesse que la mienne et d'aussi tendres affections dans le cœur!—Mais c'est assez parler de nous, ajouta M. Antoine, en posant son verre sur la table, et il ne faut pas oublier nos autres amis. Parlons du meilleur de tous après Janille; parlons de mon vieux Jean Jappeloup et de ses affaires.

—Oui, parlons-en! s'écria une voix forte qui fit tressaillir tout le monde; et, en se retournant, M. Antoine vit Jean Jappeloup sur le seuil de la porte.

—Quoi! Jean en plein jour! s'écria le châtelain stupéfait.

—Oui, j'arrive en plein jour, et par la grande porte encore! répondit le charpentier en s'essuyant le front. Oh! ai-je couru! Donnez-moi vite un verre de vin, mère Janille, car je suis étranglé de chaleur.

—Pauvre Jean! s'écria Gilberte eu courant vers la porte pour la fermer; tu as donc été encore poursuivi? Il faut songer à te cacher. Peut-être qu'on va venir te relancer ici?

—Non, non, dit Jean; non, ma bonne fille, laissez les portes ouvertes, on ne me suit pas. Je vous apporte une bonne nouvelle, et c'est pour cela que je me suis tant hâté. Je suis libre, je suis heureux, je suis sauvé!

—Mon Dieu! s'écria Gilberte en prenant dans ses belles mains la tête poudreuse du vieux paysan, ma prière a donc été exaucée! J'ai tant prié pour toi cette nuit!

—Chère âme du ciel, tu m'as porté bonheur, répondit Jean qui ne pouvait suffire aux caresses et aux questions d'Antoine et de Janille.