«Maintenant j'ai fait ta volonté; j'ai interrompu mes occupations pour que ton protégé n'eût pas à souffrir du moindre retard. Je retourne à mes travaux. Nous dînerons dans une heure, et tu tiendras ensuite compagnie à ta mère, que tu as un peu délaissée tout le jour. Mais ce soir, quand les ouvriers auront fini leur tâche, j'espère que tu seras tout à moi, et que je pourrai t'entretenir de choses sérieuses.

—Mon père, je suis à vous ce soir et toute ma vie, vous le savez bien,» dit Émile en l'embrassant.

M. Cardonnet s'applaudit de n'avoir pas cédé à un premier mouvement d'humeur; il venait de ressaisir tout son ascendant sur Émile. Le soir, lorsque l'usine étant fermée, les ouvriers furent congédiés, il se rendit dans une partie de son jardin que l'inondation n'avait pu atteindre, et se promena longtemps seul, réfléchissant à ce qu'il allait dire à cet enfant difficile à manier, et ne voulant pas le faire appeler avant de se sentir parfaitement maître de lui-même.

La fatigue fiévreuse qui suit une journée de surveillance et de commandement, le spectacle de dévastation qu'il avait encore sous les yeux, et peut-être aussi l'état de l'atmosphère, n'étaient pas très-propres à calmer l'irritation nerveuse habituelle chez M. Cardonnet. La température avait éprouvé une révolution trop soudaine et trop violente pour n'être pas encore insolite et relâchée. L'air tiède était chargé de vapeurs, comme au mois de novembre, quoiqu'on fût en plein été. Mais ce n'étaient pas les brouillards frais et transparents de l'automne, c'était plutôt une fumée suffocante qui s'exhalait de la terre. L'allée où l'industriel marchait à grands pas était bordée, d'un côté, de buissons de rosiers et d'autres fleurs splendides. De l'autre ce n'étaient que débris, planches charriées et entassées en désordre, énormes cailloux roulés par les eaux; et depuis cette limite où s'était arrêtée l'inondation, jusqu'au lit de la rivière, plusieurs arpents de jardin, couverts d'une vase noire rayée de sables rouges, offraient l'aspect de quelque forêt d'Amérique ravagée et entraînée à demi par les débordements de l'Ohio ou du Missouri. Les jeunes arbres renversés pêle-mêle entre-croisaient leurs troncs et leurs branches dans des flaques d'eau stagnantes, qui ne pouvaient s'écouler sous ces digues fortuites. De belles plantes flétries et souillées faisaient de vains efforts pour se relever, et restaient couchées dans la boue, tandis que, chez quelques autres, la végétation, satisfaite de l'humidité, avait fait déjà éclore, sur des rameaux à demi brisés, des fleurs superbes et triomphantes. Leur senteur délicieuse combattait l'odeur saumâtre des terres limoneuses, et lorsqu'une faible brise soulevait la brume, ces parfums et ces puanteurs étranges passaient alternativement. Une nuée de grenouilles, qui semblaient être tombées avec la pluie, croassaient dans les roseaux d'une manière épouvantable; et le bruit de l'usine, qu'il n'était pas encore possible d'arrêter, et dont les rouages se fatiguaient en pure perte, causait à M. Cardonnet une impatience fébrile. Cependant le rossignol chantait dans les bocages restés debout, et saluait la pleine lune avec l'insouciance d'un amant ou d'un artiste. C'était pourtant un mélange de bonheur et de consternation, de laideur et de beauté, comme si la puissante nature se fût moquée de pertes ruineuses pour les hommes, légères pour elle qui n'avait besoin que d'une journée de soleil et d'une nuit de fraîcheur pour les réparer.

Malgré les efforts de Cardonnet pour concentrer sa réflexion sur ses intérêts de famille, il était à chaque instant troublé et distrait par le souci de ses intérêts pécuniaires. «Maudit ruisseau pensait-il, en fixant malgré lui ses regards sur le torrent qui roulait fier et moqueur à ses pieds, quand donc renonceras-tu à une lutte impossible? Je saurai bien t'enchaîner et te contenir. Encore de la pierre, encore du fer, et tu couleras captif dans les limites que ma main veut te tracer. Oh! je saurai régler ta force insensée, prévoir tes caprices, stimuler tes langueurs et briser tes colères. Le génie de l'homme doit rester ici vainqueur des aveugles révoltes de la nature. Vingt ouvriers de plus, et tu sentiras le frein. De l'argent, et toujours de l'argent! Il faut une bien petite montagne de ce métal pour arrêter des montagnes d'eau. Tout est dans la question de temps et d'opportunité. Il faut que mes produits arrivent au jour marqué, pour compenser mes dépenses. Un mois d'indifférence et de défaillance perdrait tout. Le crédit est un abîme qu'il faut creuser sans hésitation, parce qu'au fond est le trésor du bénéfice. Creusons encore! creusons toujours! Sot et lâche est celui qui s'arrête en chemin et qui laisse ses avances et ses projets s'engloutir dans le vide. Non, non, torrent perfide, terreurs de femmes, pronostics menteurs des envieux, vous ne m'intimiderez pas, vous ne me ferez pas renoncer à mon œuvre, quand j'y ai fait tant de sacrifices, quand la sueur de tant d'hommes a déjà coulé en vain, quand mon cerveau a déjà dépensé tant d'efforts et mon intelligence enfanté tant de prodiges! Ou cette eau roulera mon cadavre dans la fange, ou elle portera docilement les trésors de mon industrie!»

Et dans la tension pénible de sa volonté, M. Cardonnet frappait du pied le rivage avec une sorte d'enthousiasme furieux.

Cependant il en revint à penser que de son propre sein était sorti un obstacle plus effrayant pour l'avenir que le torrent et les tempêtes. Son fils pouvait tout contrarier ou du moins tout détruire en un jour. Quelles que soient l'âpreté et la personnalité jalouse de l'homme, il ne peut jamais se satisfaire en travaillant pour lui seul, et il n'est point de capitaliste qui ne vive dans l'avenir par les liens de la famille. Cardonnet sentait au fond de ses entrailles un amour sauvage pour son fils. Oh! s'il avait pu refondre cette âme rebelle, et identifier Émile à sa propre existence! Quel orgueil, quelle sécurité n'eût-il pas goûtés? Mais cet entant, qui avait des facultés éminentes pour tout ce qui n'était pas le vœu de son père, semblait avoir conçu pour la richesse un mépris systématique, et il fallait trouver un joint, un point vulnérable pour faire entrer en lui cette passion terrible. Cardonnet savait bien quelles cordes il fallait faire vibrer; mais pourrait-il contrarier et changer assez la nature de son propre esprit et de son propre talent, pour ne produire aucune dissonance? L'instrument était à la fois délicat et puissant. La moindre faute d'harmonie dans le système qu'il fallait exposer trouverait un juge attentif et perspicace.

Enfin il fallait que Cardonnet, cet homme à la fois violent et habile, mais en qui les habitudes de domination l'emportaient sur celles de la ruse, se livrât à lui-même un combat terrible, étouffât toute émotion emportée, et parlât le langage d'une conviction qui n'était pas tout à fait la sienne. Enfin, se sentant plus calme et se croyant suffisamment préparé, il fit appeler Émile et retourna attendre à la même place où il avait été plongé dans une longue et pénible méditation.

«Eh bien, mon père, dit le jeune homme, en prenant sa main avec tendresse et très ému, car il sentait approcher le moment où il saurait ce qui devait l'emporter dans son cœur, ou de l'amour filial ou de la terreur et du blâme, me voici bien disposé à recevoir avec respect les confidences que vous m'avez promises. J'ai vingt et un ans, et je me sens devenir un homme. Vous avez bien tardé à m'émanciper de la loi du silence et de la confiance aveugle: mon cœur s'est soumis tant qu'il a pu, mais ma raison commence à parler bien haut, et j'attends votre voix paternelle pour les mettre d'accord. Vous allez le faire, je n'en doute pas, et m'ouvrir les portes de la vie; car jusqu'ici je n'ai fait que rêver, attendre et chercher. J'ai flotté dans des doutes étranges, et j'ai déjà bien souffert sans oser vous le dire. A présent vous me guérirez, vous me donnerez la clef de ce labyrinthe où je m'égare; vous me tracerez, vers l'avenir, une route que j'aimerai à suivre. Heureux et fier si j'y peux marcher avec vous!

—Mon enfant, répondit M. Cardonnet, un peu troublé de ce début plein d'effusion, tu as pris là-bas, l'habitude d'un langage emphatique que je ne peux pas imiter. Ces manières de dire sont mauvaises, en ce que l'esprit s'échauffe et s'exalte, puis bientôt s'égare, dans un exercice de sensibilité exagérée. Je sais que tu m'aimes et que tu crois en moi. Tu sais que je te chéris uniquement, et que ton avenir est mon seul but, ma seule pensée. Parlons donc raisonnablement, froidement, s'il est possible. Récapitulons d'abord un peu ta courte et heureuse existence. Tu es né dans l'aisance, et, comme je travaillais assidûment, la richesse est venue se placer sous tes pas, si vite et si naturellement en apparence, que tu ne t'en es guère aperçu. Chaque année augmentait la puissance d'extension de ta carrière future, et tu étais à peine sorti de l'enfance que j'avais songé à ta vieillesse et à l'avenir de tes enfants. Tu montrais d'heureuses dispositions; mais ce n'était encore que pour des arts futiles, des choses d'agrément, le dessin, la musique, la poésie … J'ai dû combattre et j'ai combattu le développement de ces instincts d'artiste, quand j'ai vu qu'ils menaçaient d'envahir des facultés plus nécessaires et plus sérieuses.