«En créant ta fortune, je créais tes devoirs. Les beaux arts sont la bénédiction et la richesse du pauvre; mais la richesse exige des forces mieux trempées pour supporter le poids des obligations qu'elle impose. Je me suis interrogé moi-même; j'ai vu ce qui avait manqué à mon éducation, et j'ai pensé que nous devions nous compléter l'un par l'autre, puisque nous étions, par la loi du sang, solidaires de la même entreprise. J'avais l'intelligence des théories industrielles auxquelles je me suis voué; mais, n'ayant pas été rompu à la pratique d'assez bonne heure, n'ayant pas étudié la spécialité de ma vocation, n'arrivant que par l'instinct et une sorte de divination aux solutions de la géométrie et de la mécanique, j'étais exposé à faire des fautes, à m'engager dans de fausses voies, à me laisser égarer par mes rêves ou ceux des autres, enfin à perdre, outre des sommes d'argent, des jours, des semaines, des années, le temps enfin, qui est le plus précieux de tous les capitaux. J'ai donc voulu que tu fusses instruit dans ces sciences au sortir du collège, et tu t'es astreint, malgré ton jeune âge, à des travaux ardus. Mais ton esprit a voulu bientôt prendre un essor qui t'éloignait de mon but.
«L'étude des sciences exactes te conduisait, malgré moi, malgré toi-même, à la passion des sciences naturelles, et, prenant des chemins de rencontre, tu ne songeais qu'à l'astronomie et aux rêveries des mondes où nous ne pouvons pénétrer. Après une lutte où je ne fus pas le plus fort, je te fis abandonner ces sciences, faute de pouvoir te ramener à une saine et utile application; et renonçant à faire de toi un mécanicien, je cherchai en quoi tu pourrais m'être utile. Quand je dis m'être utile, j'imagine que tu ne te méprends pas sur le sens des mots. Ma fortune étant la tienne, je devais te former pour cette œuvre qui bientôt aura probablement usé ma vie à ton profit; c'est dans l'ordre. Je suis heureux de faire mon devoir, et j'y persisterai malgré toi, s'il le faut. Mais la raison et l'amour paternel ne devaient-ils pas me pousser à te rendre propre, sinon au développement, du moins à la conservation et à la défense de cette fortune? L'ignorance où j'étais de la législation m'avait mis cent fois à la merci des conseils ignares ou perfides; j'avais été la proie de ces parasites de la chicane, qui, n'ayant ni vrai savoir, ni saine intelligence des affaires, exigent une soumission aveugle de leurs clients, et compromettent leurs plus graves intérêts par sottise, entêtement, présomption, fausse tactique, vaines subtilités et le reste. Je me suis dit alors qu'avec une intelligence claire et prompte comme la tienne, tu pouvais, en peu d'années, apprendre le droit, et te faire une assez juste idée des détails de la procédure, pour n'avoir jamais besoin d'autre guide, d'autre conseil, d'autre confident, surtout, que toi-même. Je n'ai jamais voulu faire de toi un rhéteur, un avocat, un comédien de cour d'assises; mais je t'ai demandé de prendre tes inscriptions et de passer tes examens … Tu me l'avais promis!
—Eh bien, mon père, me suis-je révolté, ai je manqué à ma parole? dit Émile, surpris d'entendre M. Cardonnet parler avec un mépris superbe et quasi insolent de ces professions, dont il avait essayé de faire ressortir l'honneur et l'éclat, lorsqu'il s'était agi de décider son fils à les étudier.
—Émile, reprit l'industriel, je ne veux pas te faire de reproches; mais tu as une manière passive et apathique de te résigner, cent fois pire que la résistance. Si j'avais pu prévoir que tu perdrais ton temps, j'aurais vite songé à quelque autre chose; car, je te l'ai dit, le temps est le capital des capitaux, et voilà deux années de ton existence qui n'ont rien produit pour le développement de tes moyens, et par conséquent pour ton avenir.
—Je me flatte pourtant du contraire, dit Émile en souriant avec un mélange de douceur et de fierté, et je puis vous assurer, mon père, que j'ai beaucoup travaillé, beaucoup lu, beaucoup pensé, je n'ose pas dire beaucoup acquis, durant mon séjour à Poitiers.
—Oh! je sais fort bien ce que tu as lu et appris, Émile! je m'en suis aperçu de reste à tes lettres, quand même je ne l'aurais pas su par mon correspondant; et je te déclare que toute cette belle science philosophico-métaphysico-politico-économique est ce qu'il y a, à mon sens, de plus creux, de plus faux, de plus chimérique et de plus ridicule, pour ne pas dire de plus dangereux, pour la jeunesse. C'est à tel point que tes dernières lettres m'auraient fait pâmer de rire comme juge si, comme père, je n'en avais éprouvé un chagrin mortel; et c'est précisément en voyant que tu étais monté sur un nouveau dada, et que tu allais encore une fois prendre ton vol à travers les espaces, que j'ai résolu de te rappeler auprès de moi, soit pour un temps, soit pour toujours, si je ne réussis pas à te remettre l'esprit.
—Votre raillerie et votre dédain sont bien cruels, mon père, et affligent plus mon cœur qu'ils ne blessent mon amour-propre. Que je ne sois pas d'accord avec vous, c'est possible: je suis prêt à vous entendre refuser toutes mes croyances; mais que, lorsque pour la première fois de ma vie, j'éprouvais le besoin et j'avais le courage de verser dans votre sein toutes mes pensées et toutes mes émotions, vous me repoussiez avec ironie … c'est bien amer, et cela me fait plus de mal que vous ne pensez.
—Il y a plus d'orgueil que tu ne penses, toi, dans cette douceur puérile. Ne suis-je, pas ton père, ton meilleur ami? Ne dois-je pas te faire entendre la vérité quand tu t'abuses et te ramener quand tu t'égares? Allons! arrière la vanité entre nous! Je fais de ton intelligence plus de cas que toi-même, puisque je ne veux pas la laisser se détériorer par de mauvais aliments. Écoute moi, Émile! je sais fort tien que c'est la mode chez les jeunes gens d'aujourd'hui de se poser en législateurs, de philosopher sur toutes choses, de réformer des institutions qui dureront plus longtemps qu'eux, d'inventer des religions, des sociétés, une morale nouvelle. L'imagination se plaît à ces chimères, et elles sont fort innocentes quand elles ne durent pas trop longtemps. Mais il faut laisser cela sur les bancs de l'école, et avant de la détruire, connaître et pratiquer la société: on s'aperçoit bientôt qu'elle vaut encore mieux que nous, et que le plus sage est de s'y soumettre avec adresse et tolérance. Te voilà trop grand garçon pour gaspiller tes désirs et tes réflexions sur un sujet sans fond. Je désire que tu t'attaches à la vie réelle, positive; qu'au lieu de t'épuiser en critiques sur les lois qui nous gouvernent, tu en étudies le sens et l'application. Si cette étude, au contraire, te porte à un esprit de réaction et de dépit contre la vérité, il faut l'abandonner, et aviser à trouver quelque chose d'utile à faire et à quoi tu te sentes propre. Voyons, nous sommes ici pour nous entendre et pour conclure: pas de vaines déclamations, pas de dithyrambes poétiques, contre le ciel et les hommes! Pauvres créatures d'un jour, nous n'avons pas de temps à perdre à interroger notre destinée avant et après notre courte apparition sur la terre. Nous ne résoudrons jamais cette énigme. Nous avons pour devoir religieux de travailler ici-bas sans relâche et de nous en aller sans murmure. Nous devons compte de notre labeur à la génération qui nous précède et qui nous forme, et à celle qui nous suit et que nous formons. C'est pourquoi les liens de famille sont sacrés, et l'héritage inaliénable, malgré vos belles théories communistes auxquelles je n'ai jamais pu rien comprendre, parce qu'elles ne sont pas mûres, et qu'il faut encore des siècles au genre humain pour les admettre. Réponds-moi, que veux-tu faire?
—Je n'en sais absolument rien, répondit Émile accablé sous l'étroitesse et la froideur de tant de lieux communs, débités avec une facilité hautaine et brutale. Vous tranchez si fièrement des questions qu'il me faudra peut-être toute ma vie pour résoudre, que je ne saurais vous suivre dans cette course ardente vers un but inconnu. Je suis trop faible et trop borné apparemment pour trouver dans ma propre activité la récompense ou le motif de tant d'efforts. Mes goûts ne m'y portent nullement. J'aime le travail de l'esprit, et j'aimerais celui du corps, si l'un devenait le serviteur de l'autre pour conquérir les satisfactions du cœur; mais travailler pour acquérir, et acquérir pour conserver, et pour acquérir encore, jusqu'à ce que la mort mette un terme à cette soif aveugle, voilà ce qui n'a ni sens ni attrait pour moi. Il n'est en moi aucune faculté que vous puissiez employer à cet usage; je ne suis pas né joueur, et les chances passionnées de la hausse et de la baisse d'une fortune ne me causeront jamais la moindre émotion.
«Si mes aspirations et mes enthousiasmes sont des chimères indignes d'un esprit sérieux, s'il n'y a pas une vérité éternelle, une raison divine des choses, un idéal qu'on puisse porter dans l'âme, pour se soutenir et se diriger à travers les maux et les injustices du présent, je n'existe plus, je ne crois plus à rien; je consens à mourir pour vous, mon père; mais vivre et combattre comme vous et avec vous, je n'ai ni cœur, ni bras, ni tête pour ce genre de travail.»