M. Cardonnet se sentit frémir de colère, mais il se contint. Ce n'était pas sans dessein qu'il avait provoqué si maladroitement l'indignation et la résistance de son fils. Il avait voulu l'amener à dire toute sa pensée, et tâter, pour ainsi dire, son enthousiasme. Quand il vit, au ton amer et à l'expression désespérée du jeune homme, que cela était aussi sérieux qu'il l'avait craint, il résolut de tourner l'obstacle, et de manœuvrer de manière à ressaisir son influence.
XIII.
LA LUTTE.
«Émile, reprit l'industriel avec un calme bien joué, je vois que nous parlons depuis quelques instants sans nous comprendre, et que, si nous continuons sur ce ton-là, tu vas me chercher querelle et me traiter comme si tu étais un jeune saint et moi un vieux païen. A qui en as-tu? J'avais bien raison, en commençant, de vouloir te mettre en garde contre l'enthousiasme. Toute cette chaleur de cerveau n'est qu'une effervescence de jeunesse, et tu ne comprendras plus à mon âge, quand tu auras un peu l'expérience et l'habitude du devoir, qu'il soit nécessaire de se battre les flancs pour être honnête et de faire sonner si haut ses convictions. Prends garde à l'emphase, qui n'est que le langage de la vanité satisfaite. Voyons, enfant, crois-tu, par hasard, que la loyauté, la moralité, la bonne foi dans les engagements, les sentiments d'humanité, la pitié pour les malheureux, le dévouement à son pays, le respect des droits d'autrui, les vertus de famille et l'amour du prochain, soient des vertus bien rares, et quasi impossibles dans le temps et le monde où nous vivons?
—Oui, mon père, je le crois fermement.
—Moi, je ne le pense pas. Je suis moins misanthrope à cinquante ans que toi à vingt et un: j'ai moins mauvaise opinion de mes semblables, apparemment faute de posséder tes lumières et la sûreté de ton coup d'œil!…
—Au nom du ciel! ne me raillez pas, mon père, vous me déchirez le cœur.
—Eh bien, parlons sérieusement. Je veux bien supposer avec toi que ces vertus soient la religion et la règle d'un petit nombre. Me feras-tu au moins l'honneur de supposer qu'elles ne sont pas absolument inconnues à ton père?
—Mon père, la plupart de vos actions m'ont prouvé que faire le bien était votre unique ambition. Pourquoi donc vos paroles semblent-elles prendre à tâche de me prouver que vous avez un but moins noble?
—Voilà où j'en veux venir précisément. Tu m'accordes d'avoir une conduite irréprochable, et pourtant tu te scandalises de m'entendre invoquer le calme de la raison et les conseils de la saine logique. Dis-moi, que penserais-tu de ton père si, à toute heure, tu l'entendais déclamer contre ceux qui n'imitent pas son exemple? Si, se posant en modèle, et tout gonflé de l'amour et de l'admiration de lui-même, il te fatiguait à tout propos de son propre éloge et d'anathèmes lancés au reste du genre humain? Tu garderais le silence et tu jetterais un voile sur ce ridicule travers; mais, malgré toi, tu penserais que ton brave homme de père a une faiblesse déplorable et que sa vanité nuit à son mérite.