Qui peut dépeindre la violence et l'ivresse d'un premier amour dans une âme énergique? Émile trembla si fort en recevant la main de Gilberte dans la sienne, qu'il ne pouvait plus ni parler ni plaisanter arec Janille, ni répondre à Gilberte, qui plaisantait encore, et qui peu à peu se sentit toute troublée et ne trouva plus rien à dire.
Ils ne descendirent ainsi qu'une douzaine de marches, mais, pendant cette minute, le temps s'arrêta pour Émile, et, quand il passa toute la nuit suivante à se la retracer, il lui sembla qu'il avait vécu un siècle.
Sa vie précédente lui apparut dès lors comme un songe, et son individualité fut comme transformée. Se rappelait-il les jours de l'enfance, les années du collège, les ennuis ou les joies de l'étude, ce n'était plus l'être passif et enchaîné qu'il s'était senti être jusque-là; c'était l'amant de Gilberte qui venait de traverser cette vie, désormais radieuse, éclairée d'un jour nouveau. Il se voyait petit enfant, il se voyait écolier impétueux, puis étudiant rêveur et agité; et ces personnages, qui lui avaient paru différer comme les phases de sa vie, redevenaient à ses yeux un seul être, un être privilégié qui marchait triomphalement vers le jour où la main de Gilberte devait se poser dans la sienne.
L'escalier souterrain aboutissait au bas de la colline rocheuse que couronnait le château. C'était un passage de sortie réservé en cas de siége, et Janille ne tarissait pas d'éloges sur cette construction difficile et savante.
Malgré l'égalité absolue dans laquelle elle vivait avec ses maîtres et dont elle n'eût voulu se départir à aucun prix, tant elle avait conscience de son droit, la petite femme avait des idées étrangement féodales; et, à force de s'identifier avec les ruines de Châteaubrun, elle en était venue à tout admirer dans ce passé dont elle se faisait, à la vérité, une idée fort confuse. Peut-être aussi croyait-elle devoir rabattre l'orgueil présumé de la richesse bourgeoise, en faisant sonner bien haut devant Émile l'antique puissance des ancêtres de Gilberte.
«Tenez, Monsieur, lui disait-elle en le promenant de geôle en geôle, voilà où l'on mettait les gens à la raison. Vous pouvez voir encore ici les anneaux de fer pour attacher les prisonniers enchaînés. Voici un caveau où l'on dit que trois rebelles ont été dévorés par un serpent énorme. Les seigneurs d'autrefois en avaient comme cela à leur disposition. Nous vous ferons voir tantôt les oubliettes: c'était cela qui ne plaisantait pas! Ah! mais si vous étiez passé par là avant la révolution, vous auriez peut-être bien fait le signe de la croix au lieu de rire!
—Heureusement on peut rire ici maintenant, dit Gilberte, et penser à autre chose qu'à ces abominables légendes. Je remercie le bon Dieu de m'avoir fait naître dans un temps où l'on peut à peine y croire, et j'aime notre vieux nid, tel que le voilà, inoffensif et renversé à jamais. Tu sais bien, Janille, ce que mon père dit toujours aux gens de Cuzion, quand ils viennent lui demander de nos pierres pour se bâtir des maisons: «Prenez, mes enfants, prenez, ce sera la première fois qu'elles auront servi à quelque chose de bon!»
—C'est égal, reprit Janille, c'est quelque chose que d'avoir été les premiers dans son pays, et les maîtres à tout le monde!
—On sent d'autant mieux, dit la jeune fille, le plaisir d'être l'égal de tout le monde et de ne plus faire peur à personne.
—Oh! c'est une gloire et un bonheur que j'envie!» s'écria Émile.