XVI.
LE TALISMAN.
Si l'on eût dit, huit jours auparavant, à Gilberte, qu'un jour allait arriver où le calme de son cœur serait agité de commotions étranges, où le cercle de ses affections allait non pas seulement s'étendre pour admettre un inconnu à la suite de son père, de Janille et du charpentier, mais se briser soudainement pour placer un nouveau nom au milieu de ces noms chéris, elle n'eût pu croire à un tel miracle, et elle s'en fût effrayée.
Et pourtant elle sentit vaguement que désormais l'image de ce jeune homme aux cheveux noirs, à l'œil de feu, à la taille élancée, allait s'attacher à tous ses pas et la poursuivre jusque dans son sommeil.
Elle repoussait une telle fatalité, mais sans pouvoir s'y soustraire. Son âme douce et chaste n'allait point au-devant de l'ivresse qui venait la chercher; mais elle devait la subir, et elle la subissait déjà depuis que la main d'Émile avait frémi et tremblé en touchant la sienne.
Puissance inouïe et mystérieuse d'un attrait que rien ne peut conjurer, et qui dispose de la jeunesse avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître et de se préparer à l'attaque ou à la défense!
Un peu excitée par les premières atteintes de cette flamme secrète, Gilberte les reçut d'abord en jouant. Sa sérénité n'en fut pas troublée à la surface, et tandis qu'Émile était déjà forcé de se faire violence pour cacher son émotion, elle souriait encore et parlait librement, en attendant que le regret de son départ et l'impatience de son retour lui fissent comprendre que sa présence allait devenir souverainement nécessaire.
Janille ne les quitta plus; mais insensiblement leur conversation se porta sur des sujets où, malgré sa vive pénétration, Janille ne comprenait pas grand'chose.
Gilberte était instruite aussi solidement que peut l'être une jeune fille élevée dans un pensionnat de Paris, et il est vrai de dire que l'éducation des femmes a fait, depuis vingt ans, de notables progrès dans la plupart de ces établissements. L'instruction, le bon sens et la tenue des femmes chargées de les diriger ont subi les mêmes améliorations, et des hommes de mérite n'ont pas trouvé au-dessous d'eux de faire des cours d'histoire, de littérature et de science élémentaire pour cette moitié intelligente et perspicace du genre humain.
Gilberte avait reçu quelques notions de ce qu'on appelle les arts d'agrément; mais, tout en obéissant en ceci à la volonté de son père, elle avait donné plus d'attention au développement de ses facultés sérieuses.