—Eh bien, Jean, j'ai vu M. de Boisguilbault, et il comprend que ce sacrifice est au-dessus de mes forces.

—Il sait que vous aimez Gilberte? Oui-dà? vous le lui avez dit?

—Il sait que j'aime, mais je ne la lui ai pas nommée.

—Et il vous conseille de mentir?

—Il ne me conseille rien.

—Il a donc perdu la tête, lui aussi? Allons, Émile! vous m'écouterez, moi, parce que j'ai raison. Je ne suis ni riche, ni savant; je ne sais pas si ça m'ôte le droit de manger mon soûl et de dormir dans un lit, mais je sais bien que quand je prie le bon Dieu, il ne m'a jamais dit: «Va te promener;» et que quand je lui demande ce qui est vrai ou faux, mal ou bien, il me l'a toujours enseigné, sans me répondre: «Va à l'école.» Voyons, réfléchissez un peu. Nous voilà sur la terre beaucoup de pauvres, et un petit tas de riches; car si tout le monde avait de grosses parts, la terre serait trop petite. Nous nous gênons fort les uns les autres, et nous avons beau faire, nous ne pouvons pas nous aimer: à preuve, qu'il faut des gendarmes et des prisons pour nous accorder. Comment ça pourrait-il être autrement? Je n'en sais rien. Vous dites là-dessus de jolies choses, et quand vous êtes sur ce chapitre-là, je passerais les jours et les nuits à vous écouter, tant ça me plaît de vous entendre arranger tout ça dans votre tête. C'est pour cela que je vous aime; mais je ne vous ai jamais dit, mon garçon, que j'espérais voir ça. Ça me paraît bien loin, si c'est possible, et moi, qui suis habitué à la peine, je ne demande au bon Dieu que de nous laisser comme nous sommes, sans permettre aux grands riches d'empirer notre sort. Je sais bien que si tout le monde était comme vous, comme moi, comme Antoine et comme Gilberte, nous mangerions tous la même soupe à la même table; mais je vois bien aussi que tous les autres ne voudraient point entendre parler de cet arrangement-là, et qu'il y aurait trop à dire et à faire pour les y amener. Je suis fier, moi, et je me passe fort bien de qui me méprise: voilà ma sagesse. Je ne me tourmente guère la cervelle pour la politique; je n'y comprends rien; mais je ne veux pas qu'on me mange, et je déteste les gens qui disent: «Dévorons tout.» Votre père est un de ces mangeurs-là, et si vous lui ressembliez, je vous fendrais la tête avec ma hache plutôt que de vous laisser penser à Gilberte. Dieu a voulu que vous fussiez bon et que la vérité vous parût une bonne affaire; gardez-la donc, la vérité, puisque c'est la seule chose que les méchants ne puissent pas ôter de la terre. Que votre père dise: «C'est comme cela; ça m'arrange, et je veux que cela soit!» Laissez-le dire, il est fort parce qu'il est riche et ni vous, ni moi, ne pouvons le retenir; mais qu'il soit assez têtu et assez colère pour vouloir vous faire dire que c'est bien comme cela, et que Dieu est content de ce qui se fait … halte-là! C'est contre la religion de dire que Dieu aime le mal, et nous sommes chrétiens, que je pense? Avez-vous été baptisé? moi aussi, et j'ai renié Satan. Du moins on y a renoncé pour moi, et j'y ai renoncé pour les autres, quand j'ai été parrain. Par ainsi, nous ne devons ni faire de faux serments, ni blasphémer et dire que tous les hommes ne se valent pas en venant au monde, et ne méritent pas tous le bonheur, c'est dire qu'il y en a qui sont condamnés à l'enfer avant de naître. J'ai dit? Émile! Vous ne mentirez pas, et vous ferez renoncer votre père à cette jolie condition-là!

—Ah! mon ami, si je pouvais seulement voir Gilberte une fois par semaine! si je n'étais pas déshonoré aux yeux de son père et banni de sa maison, je ne perdrais ni l'espoir, ni le courage!…

—Déshonoré aux yeux d'Antoine! Eh bien, pour qui le prenez-vous donc?
Croyez-vous qu'il voulût d'un renégat et d'un cafard pour gendre?

—Oh! s'il comprenait comme vous, Jean! mais il ne comprendra rien à ma conduite.

—Antoine n'a pas inventé la poudre, j'en conviens. Il n'a jamais pu se mettre bien dans la tête le carré de l'hypoténuse que j'ai appris en cinq minutes, rien qu'à le voir faire à un compagnon. Mais aussi vous le croyez par trop simple. En fait d'honneur et de bons sentiments, ce vieux-là sait tout ce qu'on doit savoir. Vous pensez donc qu'il faut être bien malin et bien savant pour comprendre que deux et deux font quatre et non pas cinq? Moi, je dis qu'il n'est pas besoin pour cela d'avoir lu une pleine chambre de gros livres, comme le vieux Boisguilbault, et que tout homme malheureux en ce monde sent fort bien que son sort est injuste quand il ne l'a pas mérité. Eh bien, donc! est-ce que l'ami Antoine n'a pas souffert et pâti, lui aussi? Est-ce que les riches ne lui ont pas tourné le dos quand il est devenu pauvre? Est-ce qu'il peut leur donner raison contre lui, qui n'a jamais eu un morceau de pain sans en donner les trois quarts aux autres, parfois le tout? Et si vous n'étiez pas un homme bien pensant, auriez-vous pris de l'amitié pour lui? Seriez-vous amoureux de sa fille jusqu'à vouloir l'épouser, si vous aviez les idées de votre père? Non, vous ne l'auriez pas regardée, ou bien vous l'auriez séduite; mais vous penseriez qu'elle n'a point de dot, et vous l'abandonneriez vilainement. Allons, Émile, mon enfant, du courage! Les honnêtes gens vous estimeront toujours, et je vous réponds d'Antoine; je m'en charge. Si Janille crie, je crierai aussi, et on verra qui a la voix plus haute et la langue mieux pendue, d'elle ou de moi. Quant à Gilberte, comptez qu'elle aura toute sa vie un bon sentiment pour vous, et qu'elle vous saura gré de votre droiture. Elle n'en aimera pas d'autre, allez! Je la connais; c'est une fille qui n'a qu'une parole: mais un temps viendra où votre père changera d'idée. C'est quand il sera malheureux à son tour, et je vous ai prédit que cela arriverait.