—Quelques-uns, quoique bien dégénérés; ils seraient encore prêts à se battre pour le pays, et ils nourrissent la dernière étincelle du feu sacré. Cependant, je ne dois pas te cacher que c'est une espèce mixte entre les braves d'autrefois, qui se fussent fait conscience d'ôter un cheveu de la tête d'un bon patriote, et les assassins d'à présent, qui tuent et dépouillent tout ce qu'ils rencontrent. Ceux-ci choisissent quand ils peuvent; mais, comme le métier est devenu bien mauvais, et que la police est plus redoutable que de mon temps, ils ne peuvent pas toujours choisir; si bien que je ne te les donne pas pour irréprochables: mais, tels qu'ils sont, ils ont encore certaines vertus qu'on chercherait en vain ailleurs: la religion du serment, le souvenir des services rendus, l'esprit révolutionnaire, l'amour du pays; enfin, tout ce qui reste de l'esprit chevaleresque de nos anciennes bandes jette encore une petite clarté dans l'âme de quelques-uns, qui font société à part et qui vivent moitié sédentaires, moitié errants. C'est-à-dire qu'ils sont tous établis dans les villages ou dans les campagnes, qu'ils y ont leurs familles, et qu'ils passent même quelquefois pour de tranquilles cultivateurs, soumis à la loi, et n'ayant rien à démêler avec les campieri[2]. S'il y en a de soupçonnés et même de compromis, ils s'observent davantage, ne viennent voir leurs femmes et leurs enfants que la nuit, ou bien ils établissent leurs demeures dans des sites presque inaccessibles. Mais celui que nous allons chercher est encore vierge de toute poursuite directe. Il habite, à visage découvert, un bourg voisin, et peut se montrer partout. Tu ne seras pas fâché d'avoir fait connaissance avec lui, et je t'autorise à étudier son caractère, car c'est une nature intéressante et remarquable.

—Serai-je trop curieux si je vous prie de me renseigner un peu à l'avance?

—Certes, tu dois être renseigné, et je vais le faire. Mais c'est un grave secret à te confier, Michel, et encore une histoire à te raconter. Sais-tu que je vais mettre dans tes mains le sort d'un homme que la police poursuit avec autant d'acharnement et d'habileté qu'elle en est capable, sans avoir pu, depuis six ou sept ans que cet homme a commencé à reprendre l'œuvre du Destatore, réussir à connaître ses traits et son nom véritable? Voyons, ami, n'as-tu pas encore entendu parler, depuis que tu es en Sicile, du Piccinino et de sa bande?

—Il me semble que si... Oui, oui, mon oncle, ma sœur Mila a des histoires fantastiques sur ce Piccinino, qui défraie toutes les causeries des jeunes fileuses de Catane. C'est, disent-elles, un brigand redoutable, qui enlève les femmes et tue les hommes jusqu'à l'entrée du faubourg. Je ne croyais point à ces contes.

—Il y a du vrai au fond de tous les contes populaires, reprit le moine: le Piccinino existe et agit. Il y a en lui deux hommes, celui que les campieri poursuivent en vain, et celui que personne ne s'avise de soupçonner. Celui qui dirige des expéditions périlleuses et qui rassemble, à un signal mystérieux, tous les nottoloni[3] un peu importants, épars sur tous les points de l'île, pour les employer à des entreprises plus ou moins bonnes; et celui qui demeure non loin d'ici, dans une jolie maison de campagne, à l'abri de toute recherche et avec la réputation d'un homme intelligent, mais tranquille, ennemi des luttes sanglantes et des opinions hardies. Eh bien! dans une heure, tu seras en présence de cet homme, tu sauras son vrai nom, tu connaîtras sa figure, et tu seras le seul, avec deux autres personnes, en dehors de l'affiliation qu'il commande, qui porteras la responsabilité de son secret. Tu vois que je te traite comme un homme, mon enfant; mais on ne découvre pas le danger d'autrui sans s'y trouver exposé soi-même. Il te faudrait désormais payer de ta vie la plus légère indiscrétion, et en outre, commettre plus qu'une lâcheté, un crime affreux, dont tu sauras bientôt la portée.

—Tous ces avertissements sont inutiles, mon oncle; il me suffit de savoir que ce serait un abus de confiance.

—Je le crois, et pourtant je ne connais pas assez ta prudence pour ne pas te dire tout ce qui doit l'aider. Ton père, la princesse Agathe, ta sœur peut-être, et moi-même, à coup sûr, payerions pour toi de la vie et de l'honneur, si tu manquais au serment que j'exige. Engage-toi donc sur ce qu'il y a de plus sacré, sur l'évangile, à ne jamais trahir, même sur l'échafaud, le vrai nom du Piccinino.

—Je m'y engage, mon oncle. Êtes-vous content?

—Oui.

—Et le Piccinino aura-t-il dans mon serment la même confiance que vous?