Il se troubla en pensant que cet incident disposerait mal en sa faveur l'homme auquel il venait demander un service. Mais le Piccinino ne parut pas le reconnaître, et Michel pensa qu'il ferait aussi bien de ne pas réveiller le souvenir de cette fâcheuse aventure.

Il eut donc le loisir d'examiner ses traits et de chercher, dans sa physionomie, quelque révélation de son caractère. Mais il lui fut impossible, dans ces derniers moments, de constater une émotion quelconque, une volonté, un sentiment humain, sur cette figure terne et impassible. Il n'y avait pas même de l'impertinence, quoique son attitude et son silence pussent indiquer l'intention de se montrer dédaigneux.

Le Piccinino était un jeune homme de vingt-cinq ans environ. Sa petite taille et ses formes délicates justifiaient le surnom qu'on lui avait donné, et qu'il portait avec plus de coquetterie que de dépit[4]. Il était impossible de voir une organisation plus fine, plus délicate, et en même temps plus parfaite que celle de ce petit homme. Admirablement proportionné, et modelé comme un bronze antique, il rachetait le défaut de force musculaire par une souplesse extrême. Il passait pour n'avoir point d'égal dans tous les exercices du corps, quoiqu'il ne pût se servir que de son adresse, de son sang-froid, de son agilité et de la précision de son coup d'œil. Personne ne pouvait le fatiguer à la marche, ni le suivre à la course. Il franchissait des précipices avec l'aplomb d'un chamois; il visait au fusil comme au pistolet ou à la fronde, et, dans tous les jeux de ce genre, il était tellement sûr de gagner tous les prix, qu'il ne se donnait plus la peine de concourir. Excellent cavalier, nageur intrépide, il n'y avait aucun moyen de locomotion ou de combat qui ne lui assurât une supériorité marquée sur quiconque oserait s'attaquer à lui. Connaissant bien les avantages de la force physique dans un pays de montagnes, et avec une destinée de partisan, il avait voulu acquérir de bonne heure, à cet égard, les facultés que la nature semblait lui avoir refusées. Il les avait exercées et développées en lui avec une âpreté et une persistance incroyables, et il était parvenu à faire de son organisation débile l'esclave fidèle et l'instrument docile de sa volonté.

Cependant, à le voir ainsi couché sur son lit de repos, on eût dit d'une femme maladive ou nonchalante. Michel ne savait point qu'après avoir fait vingt lieues à pied, dans la journée, il prenait un nombre d'heures de repos systématique, et qu'il savait exactement, tant il s'observait et s'étudiait en toutes choses, ce qu'il devait passer d'instants dans la position horizontale, pour échapper à l'inconvénient d'une courbature.

Sa figure était d'une beauté étrange: c'était le type siculo-arabe dans toute sa pureté. Une netteté de lignes incroyable, un profil oriental un peu exagéré, de longs yeux noirs veloutés et pleins de langueur, un sourire fin et paresseux, un charme tout féminin, une grâce de chat dans les mouvements de tête, et je ne sais quoi de doux et de froid qu'il était impossible d'expliquer au premier examen.

Le Piccinino était vêtu avec une recherche extrême et une propreté scrupuleuse. Il portait le costume pittoresque des paysans montagnards, mais composé d'étoffes fines et légères. Ses braies, courtes et collantes, étaient en laine moelleuse rayée de soie jaune sur brun; il laissait voir sa jambe nue, blanche comme l'albâtre, et chaussée de spadrilles écarlates. Sa chemise était en batiste brodée garnie de dentelle, et laissait voir une chaîne de cheveux enroulée à une grosse chaîne d'or sur sa poitrine. Sa ceinture était de soie verte brochée d'argent. De la tête aux pieds il était couvert de contrebande, ou de quelque chose de pis; car, si on eût examiné la marque de son linge, on eût pu se convaincre qu'il sortait de la dernière valise qu'il avait pillée.

Tandis que Michel admirait avec un peu d'ironie intérieure l'aisance avec laquelle ce beau garçon roulait dans ses doigts, effilés comme ceux d'un bédouin, sa cigarette de tabac d'Alger, Fra-Angelo, qui ne paraissait ni surpris ni choqué de son accueil, fit le tour de la chambre, ferma la porte au verrou, et, lui ayant demandé s'ils étaient bien seuls dans la maison, ce à quoi le Piccinino répondit par un signe de tête affirmatif, il commença ainsi:

«Je te remercie, mon fils, de ne m'avoir point fait attendre ce rendez-vous; je viens te demander un service: As-tu le pouvoir et la volonté d'y consacrer quelques jours?

—Quelques jours? dit le Piccinino d'un son de voix si doux que Michel eut besoin de regarder le muscle d'acier de sa jambe pour ne point croire encore une fois qu'il entendait parler une femme; mais l'inflexion de cette parole signifiait, à ne pas s'y méprendre: «Vous vous moquez!»

—J'ai dit quelques jours, reprit le moine avec tranquillité; il faut descendre de la montagne, suivre à Catane le jeune homme que voici, et qui est mon neveu, et demeurer près de lui jusqu'à ce que tu aies réussi à le délivrer d'un ennemi qui l'obsède.»