—Comment puis-je le savoir, capitaine? vous seul pourrez me l'apprendre, quand vous aurez bien voulu commencer votre enquête secrète. Cependant le docteur est un homme robuste et courageux, et sa simplicité n'irait pas jusqu'à se laisser dépouiller par un homme frêle et lâche comme l'abbé Ninfo.
—Mais qui empêcherait le Ninfo, qui est un roué de premier ordre, et qui a des accointances avec ce qu'il y a de plus perverti dans la contrée, d'avoir été chercher un bravo, qui, pour une récompense honnête, aurait guetté et assassiné le docteur.... ou bien qui serait tout prêt à le faire?»
La manière dont le Piccinino présenta cette objection fit tressaillir les trois personnes qui l'écoutaient. «Malheureux docteur! s'écria la princesse en pâlissant, ce crime aurait donc été résolu ou consommé? Au nom du ciel, expliquez-vous, monsieur le capitaine!
—Rassurez-vous, Madame, ce crime n'a pas été commis; mais il aurait déjà pu l'être, car il a été résolu.
—En ce cas, Monsieur, dit la princesse en saisissant les deux mains du bandit dans ses mains suppliantes, partez à l'instant même. Préservez les jours d'un honnête homme, et assurez-vous de la personne d'un scélérat, capable de tous les crimes.
—Et si, dans ce conflit, le testament tombe entre mes mains? dit le bandit en se levant, sans quitter les mains de la princesse, dont il s'était emparé avec force dès qu'elles avaient touché les siennes.
—Le testament, monsieur le capitaine? répondit-elle avec énergie. Et que m'importe une moitié de ma fortune, quand il s'agit de sauver des victimes du poignard des assassins? Le testament deviendra ce qu'il pourra. Emparez-vous du monstre qui le convoite. Ah! si je croyais apaiser ses ressentiments en le lui laissant, il y a longtemps qu'il pourrait s'en regarder comme le tranquille possesseur!
—Mais si j'en deviens possesseur, moi! dit l'aventurier en attachant ses yeux de lynx sur ceux d'Agathe, cela ne ferait pas le compte de l'abbé Ninfo, qui sait fort bien que Son Éminence est hors d'état d'en faire, ou seulement d'en dicter un autre. Mais vous, Madame, qui avez eu l'imprudence de m'apprendre ce que j'ignorais, vous qui venez de me faire savoir à quel grotesque gardien une pièce si importante est confiée, serez-vous bien tranquille?»
Il y avait déjà longtemps que la princesse avait compris que le bandit n'agirait point sans voir la possibilité de s'emparer du testament à son profit. Elle avait des raisons majeures pour être prête à lui en faire le sacrifice et à transiger sans regret avec lui pour des sommes immenses, lorsqu'il en viendrait à lui vendre la restitution de son titre; car tout le monde savait, et le bandit n'ignorait probablement pas, lui qui semblait avoir si bien étudié l'affaire d'avance, qu'il existait dans les mains d'un notaire un acte antérieur qui déshéritait Agathe au profit d'une parente éloignée. Dans une phase de haine et de ressentiment contre sa nièce, le cardinal avait fait ce premier testament et l'avait dit très-haut. Il est vrai que, se voyant malade, et recevant d'elle des marques de déférence sincères, il avait changé ses dispositions. Mais il avait toujours voulu laisser subsister l'acte antérieur, au cas où il lui plairait d'anéantir le nouveau. Quand les méchants ont un bon mouvement, ils laissent toujours une porte ouverte au retour de leur mauvais génie.
A l'égard des ambitions du Piccinino, Agathe avait donc déjà pris son parti; mais, à la manière dont il les faisait pressentir, elle comprit qu'il entrait une bonne dose de vanité dans son avarice, et elle eut l'heureuse inspiration de satisfaire l'une et l'autre passion du bandit, à l'heure même.