«Monsieur de Castro-Reale, lui dit-elle en faisant un effort pour prononcer un nom détesté, et pour le conférer comme un titre acquis au bâtard du Destatore, le testament sera si bien dans vos mains, que je voudrais pouvoir l'y mettre moi-même.»
Agathe avait vaincu. La tête tourna au bandit, et une autre passion, qui luttait en lui contre la cupidité, prit le dessus en un clin d'œil. Il porta à ses lèvres les deux mains tremblantes de la signora et les couvrit d'un baiser si long et si voluptueux, que Michel et M. de la Serra lui-même en frémirent. Une autre espérance que celle de la fortune s'empara de la cervelle du Piccinino. Un violent désir s'était insinué en lui, la nuit du bal, lorsqu'il avait vu Agathe admirée et convoitée par tant d'hommes qu'elle n'avait pas seulement remarqués, lui compris; car elle croyait le voir pour la première fois en cet instant, bien qu'il espérât qu'elle feignait de ne point reconnaître ses traits.
Il avait été enflammé surtout par l'impossibilité apparente d'une semblable conquête. Dédaigneux et chaste en apparence avec les femmes de sa classe, le Piccinino avait les appétits d'une bête fauve; mais la vanité se mêlait trop à tous ses instincts pour qu'il eût souvent l'occasion de les assouvir. Cette fois, l'occasion était douteuse encore, mais enivrante pour son esprit entreprenant, obstiné, fécond en ressources, et amoureux des choses difficiles, réputées impossibles.
—Eh bien, Madame, s'écria enfin le Piccinino avec un accent chevaleresque, votre confiance en moi est d'une belle âme, et je saurai la justifier. Rassurez-vous sur le compte du docteur Recuperati: il ne court aucun danger. Il est bien vrai qu'aujourd'hui même l'abbé Ninfo s'est entendu avec un homme qui a promis de l'assassiner; mais, outre que l'abbé veut attendre pour cela que le cardinal soit sur son lit de mort, et que le cardinal n'en est pas encore là, le poignard qui doit frapper votre ami ne sortira point du fourreau sans ma permission. Il n'y a donc pas lieu de nous tant presser, et je puis retourner dans ma montagne pour quelques jours encore. L'abbé Ninfo doit venir en personne nous avertir du moment favorable pour frapper dans le vaste gilet du gros docteur, et c'est à ce moment-là, qu'au lieu de remplir cet agréable office, nous nous emparerons de la personne de l'abbé, en le priant de prendre l'air de la montagne avec nous, jusqu'à ce qu'il plaise à Votre Seigneurie de lui rendre la liberté.»
La princesse, qui avait été jusque-là parfaitement maîtresse d'elle-même, se troubla et répondit d'une voix émue:
«Je croyais, capitaine, que vous connaissiez une autre circonstance qui nous rend tous très-impatients de savoir l'abbé Ninfo dans la montagne. Le docteur Recuperati n'est pas le seul de mes amis qui soit menacé, et j'avais chargé Fra-Angelo de vous dire les autres motifs qui nous font désirer d'être immédiatement délivrés de sa présence.»
Le chat Piccinino n'avait pas fini de jouer avec la proie qu'il convoitait. Il feignait de ne pas comprendre ou de ne pas se souvenir que Michel et son père fussent principalement intéressés à l'enlèvement de l'abbé.
«Je pense, dit-il, que Votre Altesse s'exagère les dangers de la présence du Ninfo auprès du cardinal. Elle doit bien savoir que Son Éminence a le plus profond mépris pour ce subalterne; qu'elle le supporte avec peine, tout en ayant pris pour agréable le secours d'un truchement si actif et si pénétrant; enfin que le cardinal, tout en ayant besoin de lui, ne lui permettra jamais de mettre la main à ses affaires. Votre Excellence sait bien qu'il y a, dans le testament, un petit legs pour ce pauvre abbé, et je ne pense pas qu'elle daigne le lui contester.
—Non certes! répondit la princesse, surprise de voir que le Piccinino connaissait si bien le testament; mais ce n'est pas la misérable crainte de voir l'abbé obtenir de mon oncle plus ou moins d'argent qui m'occupe en ce moment, je vous assure. Je vous ai déjà dit, capitaine, et Fra-Angelo a dû vous dire que son frère et son neveu couraient de grands dangers, tant que l'abbé Ninfo serait à portée de leur nuire auprès de mon oncle et de la police napolitaine.
—Ah! dit le malin Piccinino en se frappant le front, j'avais oublié cela, et pourtant ce n'est pas sans importance pour vous, princesse, j'en conviens... J'ai même plusieurs choses à vous apprendre là-dessus, que vous ne savez point; mais le sujet est fort délicat, ajouta-t-il en feignant un peu d'irrésolution, et il me serait difficile de m'expliquer en présence des deux personnes qui m'honorent ici de leur attention.