Quant à la jeune sœur, il lui paraissait plus facile de vaincre un enfant si naïf, non-seulement à cause de l'amour plus direct qu'elle devait porter à son frère, mais encore à cause de son inexpérience et de la fraîcheur de son imagination que, d'un regard, il avait déjà éprouvées.
Comme jeunesse et comme beauté matérielle, Mila effaçait Agathe; mais Agathe était princesse, et il y avait de grands instincts de vanité chez le bâtard de Castro-Reale. Elle passait pour n'avoir jamais eu d'amant, elle paraissait forte et prudente. Elle avait eu vingt ans peut-être pour s'exercer à la défense et soutenir l'assaut des passions qu'elle avait inspirées: car elle avait au moins trente ans, et, en Sicile, sous un climat de feu, qui mûrit, les plantes en moins de temps qu'il n'en faut chez nous pour les faire éclore, une petite fille de dix ans est presque une femme.
C'était donc la plus glorieuse conquête à rêver, et, par cela même, la plus enivrante. Mais il s'y mêlait la crainte d'échouer, et Carmelo pensait qu'il en mourrait de honte et de rage. Il n'avait jamais connu la douleur; c'était presque un mot vide de sens pour lui jusqu'à ce moment.
Il commençait à deviner qu'on peut souffrir autrement encore que de colère ou d'ennui. Comme il ne dormait point, il observait Michel à l'insu de ce dernier. Il vit ce jeune homme, assis devant sa table, prendre son front à deux mains dans l'attitude de l'abattement le plus complet.
Michel était profondément triste. Tous ses rêves s'étaient évanouis comme une vaine fumée. Sa situation lui paraissait suffisamment expliquée par l'entretien qu'il avait eu avec le bandit en revenant de la villa. Pour l'éprouver, le Piccinino lui avait rapporté les calomnies de l'abbé Ninfo, en feignant d'y ajouter foi et d'en prendre généreusement son parti. L'âme droite et noble du jeune peintre s'était révoltée contre un soupçon qui attentait à la dignité de la princesse: ses dénégations et sa manière de raconter sa première entrevue avec elle dans la salle de bal s'étaient trouvées si conformes à la manière dont elle-même avait présenté les faits au bandit, que ce dernier, après un interrogatoire plus subtil et plus insidieux que celui d'un inquisiteur, avait fini par ne plus pouvoir incriminer les relations de la princesse et de l'artiste.
Alors le Piccinino, voyant qu'au fond de cette modestie et de cette loyauté il y avait de la douleur chez Michel, en avait conclu que, s'il n'était point aimé, du moins il eût souhaité de l'être, et qu'à partir du moment où il avait vu la princesse il en était tombé amoureux. Il se souvenait de la sèche réponse et de l'ironique apostrophe de Michel durant ce bal, et il goûta un cruel plaisir à lui faire sentir qu'il ne pouvait pas être aimé d'une telle femme. Il en vint même à lui avouer qu'il ne l'interrogeait que pour éprouver la délicatesse de son caractère, et il finit par lui rapporter, mot pour mot, les paroles d'Agathe, au moment où, se plaçant devant la fenêtre du boudoir et lui montrant Michel, elle lui avait dit: «Regardez ce jeune homme, et dites-moi s'il peut s'établir des rapports suspects entre nos âges et notre mutuelle position dans la vie.» Puis, il avait ajouté, en entrant dans le faubourg avec Michel, et en lui serrant la main: «Mon enfant, je suis content de vous; car tout autre que vous, à votre âge, se fût fait volontiers passer pour le héros d'une aventure mystérieuse avec cette femme adorable. A présent, je vois que vous êtes déjà un homme sérieux et je puis vous confier qu'elle m'a fait une impression ineffaçable, et que je serai comme une pierre dans la bouche du volcan jusqu'à ce que je l'aie revue.»
Le ton dont le Piccinino proclama, pour ainsi dire, cet aveu joint au souvenir de sa figure enivrée et de son attitude triomphante lorsqu'il était rentré dans le boudoir avec Agathe, jetèrent Michel dans une véritable consternation. Il ne s'était pas cru obligé en conscience de lui dire ce qu'il avait nourri d'illusions, ce qu'il avait cru lire dans certains regards, encore moins ce qu'il avait cru ne pas rêver tout à fait dans la grotte de la Naïade. Il se serait fait même un devoir religieux de le nier de toutes ses forces, si son rival eût pu le soupçonner. Mais tous ses fantômes d'orgueil et de bonheur s'envolaient devant les paroles froides d'Agathe, rapportées d'un ton sec et tranchant par le Piccinino. Il ne restait qu'un point obscur dans sa destinée. C'était l'amitié particulière que la princesse portait à son père et à sa sœur. Mais en quoi pouvait-il s'en attribuer l'honneur? Il y avait au fond de tout cela une ancienne liaison politique, ou la reconnaissance de quelque service rendu par Pier-Angelo. Son fils en subissait les dangers, en même temps qu'il en partageait les bienfaits. Cette dette de cœur payée, Michel ne pouvait intéresser d'aucune façon particulière la généreuse patronne de sa famille. Les mystères qui l'avaient charmé tombaient dans le domaine de la réalité, et au lieu du doux travail de combattre des illusions charmantes, il lui restait la mortification de les avoir mal combattues et la douleur de ne pouvoir plus les faire renaître.
«Pourquoi serais-je donc jaloux de la joie insolente qui brillait dans les yeux de ce bandit? se disait-il avec angoisse. Dois-je seulement songer à l'émotion agréable ou pénible que son étrange manière d'être peut causer à la princesse? Qu'y a-t-il de commun entre elle et moi? Que suis-je pour elle? Le fils de Pier-Angelo! Et lui, cet aventurier audacieux, il est son appui et son sauveur. Il aura bientôt des droits à sa reconnaissance, peut-être à son estime et à son affection; car il ne tient qu'à lui de les acquérir: il l'aime, et, s'il n'est pas fou, il saura se faire aimer d'une manière quelconque. Et moi, en quoi puis-je mériter qu'elle me distingue? Que sont les productions novices de mon art, en comparaison des secours énergiques qu'elle réclame? Il semble qu'elle me regarde comme un enfant, puisqu'au lieu de m'appeler à son aide et de me confier quelque mission importante pour ses intérêts et sa défense personnelle, elle ne m'a même pas cru capable de défendre ma propre vie. Elle m'a jugé si faible ou si timide qu'elle a fait intervenir dans nos dangers communs un étranger, un allié peut-être plus dangereux qu'utile. O mon Dieu! qu'elle est loin, en effet, de me regarder comme un homme! Pourquoi ne m'a-t-elle pas dit tout simplement: «Ton père et moi sommes menacés par un ennemi; prends un poignard, laisse là tes pinceaux; défends ton père ou venge-moi!» Fra-Angelo me reprochait mon indifférence; mais, au lieu de m'en corriger, ne me traite-t-on pas comme un enfant dont on a pitié, et dont on sauve les jours sans se soucier plus longtemps de son âme?
En s'abandonnant à ces tristes réflexions, Michel-Angelo se sentit navré de douleur, et, trouvant devant lui la fleur de cyclamen qui vivait encore dans son verre de Venise, il y laissa tomber une larme brûlante.