Dès que le Piccinino se vit seul avec Michel, il le pria de tirer les verrous et de placer un matelas du lit sur la porte mince et déjetée de la chambre voisine, qui laissait passer la lumière et le son de la voix. Et quand ce fut fait, il le pria encore d'aller s'assurer que son père dormait, ou, s'il veillait encore, de lui souhaiter le bonsoir, afin qu'il ne prit point fantaisie au vieillard de monter. En parlant ainsi, le bandit se jeta sans façon sur le lit de Michel après avoir ôté son riche pourpoint, et se couvrant la tête de son manteau, il parut ne pas vouloir perdre un instant pour se livrer au sommeil.
Michel descendit, en effet; mais à peine était-il sur l'escalier, que le jeune bandit, avec la promptitude et la légèreté d'un oiseau, sauta au milieu de la chambre, jeta de côté le matelas, tira le verrou, ouvrit la porte, et s'approcha du lit de Mila, auprès duquel brûlait encore sa petite lampe.
Mila l'entendit bien entrer; mais elle crut que c'était Michel qui venait s'assurer qu'elle était couchée. La pensée ne lui vint pas qu'un autre homme pût avoir l'audace de pénétrer ainsi chez elle, et, comme un enfant qui craint d'être grondé, elle ferma les yeux et resta immobile.
Le Piccinino n'avait jamais entrevu une belle femme sans être inquiet et agité, jusqu'à ce qu'il l'eût bien regardée, afin de n'y plus penser si sa beauté était incomplète, ou de jeter son dévolu sur elle si son genre de beauté parvenait à réveiller son âme dédaigneuse, étrange composé d'ardeur et de paresse, de puissance et de torpeur. Peu d'hommes de vingt-cinq ans ont une jeunesse aussi chaste et aussi retenue que l'était celle du bandit de l'Etna; mais peu d'imaginations sont aussi fécondes en rêves de plaisirs et en appétits sans bornes. Il semblait qu'il cherchât toujours à exciter ses passions pour en éprouver l'intensité, mais que, la plupart du temps, il s'abstînt de les satisfaire, de crainte de trouver sa jouissance au-dessous de l'idée qu'il s'en était faite. Il est certain que toutes les fois, ou pour mieux dire, le peu de fois qu'il y avait cédé, il avait éprouvé une profonde tristesse et s'était reproché d'avoir dépensé tant de volonté pour une ivresse si vite épuisée.
Il avait peut-être d'autres raisons pour vouloir connaître les traits de la sœur de Michel, à l'insu de Michel lui-même. Quoi qu'il en soit, il la regarda attentivement pendant une minute, et, ravi de sa beauté, de sa jeunesse et de son air d'innocence, il se demanda s'il ne ferait pas mieux d'aimer cette charmante enfant, qu'une femme plus âgée que lui et plus difficile sans doute à persuader.
En ce moment, Mila, fatiguée de feindre le sommeil, et plus avide de nouvelles de Magnani que honteuse des reproches de son frère, ouvrit les yeux et vit l'inconnu penché vers elle. Elle vit briller ses yeux à travers la fente de son capuchon, et, saisie de terreur, elle allait crier lorsqu'il lui mit la main sur la bouche.
«Enfant, lui dit-il à voix basse, si tu dis un mot, tu es morte. Tais-toi et je m'en vais. Allons, mon bel ange, ajouta-t-il d'un ton caressant, n'ayez pas peur de l'ami de votre famille; bientôt peut-être, vous le remercierez d'avoir troublé votre sommeil.»
Et, ne pouvant résister à un de ces accès de coquetterie insensée qui le faisaient manquer tout d'un coup à ses résolutions et à ses instincts de prudence, il se découvrit et lui montra ses traits charmants, embellis encore par un sourire tendre et fin. L'innocente Mila crut avoir une vision. Les diamants qui scintillaient sur la poitrine de ce beau jeune homme ajoutèrent tellement au prestige, qu'elle ne sut si c'était un ange ou un prince déguisé qui lui apparaissait. Éblouie, incertaine, elle lui sourit aussi, moitié charmée, moitié terrifiée. Il prit alors une lourde tresse de ses cheveux noirs, qui était retombée sur son épaule, et la porta à ses lèvres. La peur prit le dessus. Mila voulut crier encore. L'inconnu lui lança un regard si terrible que la voix lui manqua. Il éteignit la lampe, rentra dans la chambre de Michel, replaça le verrou et le matelas sur la porte; puis, s'élançant sur le lit et cachant sa tête, il paraissait profondément endormi quand Michel rentra. Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le raconter.
Mais, pour la première fois de sa vie peut-être, le Piccinino ne put forcer le sommeil à engourdir l'activité de ses pensées. Son imagination était un coursier sauvage avec lequel il avait tant lutté, qu'il croyait lui avoir imposé pour toujours un frein. C'en était fait; le frein était brisé, et cette volonté puissante, usée en des combats puérils, ne suffisait plus à dominer les instincts farouches trop longtemps comprimés. Il était là, entre deux tentations violentes, qui lui apparaissaient sous la forme de deux femmes presque également désirables, et dont l'infâme Ninfo lui avait presque offert de partager la possession avec lui. Michel était l'otage qu'il tenait dans ses mains, et pour la rançon duquel il pouvait tout exiger et peut-être tout obtenir.
Il est vrai qu'il ne croyait plus à l'amour d'Agathe pour ce jeune homme; mais il voyait son désintéressement à l'endroit de la fortune, lorsqu'il s'agissait de sauver ses amis menacés. Cela suffisait-il pour qu'elle crût devoir sacrifier plus que sa fortune pour le rachat de cet artiste protégé? Probablement non, et alors il fallait que le bandit comptât sur ses moyens personnels de séduction et ne vît dans Michel que l'occasion de les exercer en approchant d'elle.