Mais la princesse n'avait pas cru devoir cacher à Mila que Michel était forcément engagé dans une aventure où il pouvait courir quelque danger, dont Magnani l'aiderait pourtant à se préserver.

Mila était donc inquiète: elle n'avait rien dit à son père de ses craintes; mais elle avait été plus de dix fois sur le chemin de la villa, prêtant l'oreille aux bruits lointains, épiant la démarche de tous les passants, et rentrant chaque fois, plus triste et plus effrayée. Enfin, quand onze heures sonnèrent, elle n'osa plus sortir et se tint dans sa chambre, tantôt près de la fenêtre, où elle fatiguait ses yeux à regarder en vain, tantôt près de son lit, où elle tombait, brisée de découragement, la tête sur son chevet. Par moments, les battements de ses artères étaient si élevés, qu'elle les prenait pour un bruit de pas auprès d'elle. Elle tressaillait, levait la tête, et, n'entendant plus rien, elle essayait de prier Dieu.

Enfin, vers minuit, elle crut saisir distinctement dans la cour un léger bruit de pas irréguliers. Elle regarda, et crut voir une ombre se glisser le long des murs et se perdre dans l'obscurité. C'était Magnani; mais elle ne put distinguer aucune forme, et ne fut pas sûre de n'avoir pas été dupe de sa propre imagination.

Peu d'instants après, deux hommes entrèrent sans bruit, et montèrent l'escalier extérieur de la maison. Mila s'était remise à prier, elle ne les entendit que lorsqu'ils furent sous sa fenêtre. Elle y courut, et, ne voyant que leurs têtes, sur lesquelles son regard plongeait perpendiculairement, elle ne douta point que ce ne fussent son frère et Magnani qui rentraient ensemble. Elle rajusta à la hâte sa belle chevelure dénouée, et courut à leur rencontre. Mais, comme elle passait dans la chambre de Michel, la porte de cette chambre s'ouvrit, et elle se trouva face à face avec lui et un homme plus petit de toute la tête qu'Antonio Magnani.

Le Piccinino, dont la figure était cachée par le capuchon de son manteau, se retira vivement, et, refermant la porte: «Michel, dit-il, vous n'attendiez probablement pas votre maîtresse cette nuit. En toute autre circonstance, j'aurais du plaisir à la voir, car elle m'a semblé belle comme la madone; mais, en ce moment, vous m'obligerez beaucoup si vous pouvez l'éloigner sans qu'elle me voie.

—Soyez sans crainte, répondit le jeune peintre. Cette femme est ma sœur, et je vais la renvoyer dans sa chambre. Restez là, un instant, derrière la porte.

—Mila, dit-il en entrant et en plaçant le battant de la porte entre lui et son compagnon, vous avez donc pris la manie de veiller comme un oiseau de nuit? Rentrez chez vous, ma chère âme, je ne suis pas seul. Un des apprentis de mon père m'a demandé l'hospitalité, et je partage ma couche avec lui. Vous pensez bien que vous ne devez pas rester un instant de plus, à moins que vous ne vouliez être vue mal coiffée et mal agrafée.

—Je m'en vais, dit Mila; mais auparavant, dites-moi, Michel, si Magnani est revenu avec vous!

—Que vous importe? répondit Michel avec humeur.»

Mila soupira profondément et rentra dans sa chambre, où, toute découragée, elle se jeta sur son lit, résolue à faire semblant de dormir, mais à écouter ce qui se disait dans la chambre voisine. Peut-être était il arrivé malheur à Magnani, et la brusquerie de son frère lui paraissait de mauvais augure.