—Tiens-toi à portée de le secourir à la moindre alarme. Ne te couche pas; passe cette nuit à veiller aussi près de sa chambre que tu le pourras. Cet homme sortira avant le jour; ne sors de ta maison et ne laisse Michel s'en éloigner que vous ne soyez ensemble, toujours ensemble, entends-tu? Et prêt à tout événement, jusqu'à ce que je fasse lever la consigne. Demain, je t'expliquerai tout. Je te verrai. Compte que tu auras en moi, dès ce jour, une seconde mère. Viens, mon enfant, suis-moi; je vais te mettre sur les traces de Michel et de son compagnon.»
Elle le prit par le bras, et l'emmena vivement dans le casino, qu'elle traversa avec lui sans ajouter un mot. Elle lui ouvrit la grille du parterre, et lui montrant l'escalier de laves, «Va, dit-elle, promptitude, précaution, et ton grand cœur d'homme du peuple pour bouclier à ton ami!»
Magnani descendit l'escalier avec autant de rapidité et aussi peu de bruit que le vol d'une flèche. Il ne perdit point de temps à réfléchir, et il n'usa pas, à se tourmenter, l'élan de sa volonté. Il ne se demanda pas seulement si Michel était son heureux rival, et s'il ne serait pas tenté de lui percer le cœur. Poussé par la force magique que lui avait imprimée la main et le souffle d'Agathe, il était tout prêt à se faire tuer pour cet enfant privilégié, et il n'éprouvait pas plus de tristesse que d'hésitation à se sacrifier ainsi. Il y a plus, il se sentit heureux et fier d'obéir à celle qu'il aimait, et ses paroles vibraient en lui comme une voix du ciel.
Il se trouva bientôt dans la campagne, et distingua deux hommes sur un sentier. C'était bien Michel, c'était bien le manteau du montagnard. Il eut soin de ne pas se montrer; mais il mesura d'un regard la distance et les obstacles qu'il aurait à franchir pour les rejoindre en cas d'alarme. Un instant, le montagnard s'arrêta, en causant. Magnani, d'un élan vigoureux et souple, qui, en toute autre circonstance, eût été au-dessus des forces humaines, se trouva assez près d'eux pour entendre que l'inconnu parlait d'amour et de poésie.
Il leur laissa gagner encore du terrain, et, se glissant par un passage étroit dans les laves qui s'amoncellent à l'entrée du faubourg, il se trouva avant eux dans la cour des maisons contiguës qu'habitaient sa famille et celle de Michel. Il vit passer son jeune ami et l'hôte suspect qu'il introduisait dans sa demeure. Alors Magnani fit un détour et chercha une retraite où il pût passer la nuit, inaperçu et attentif au moindre bruit, au moindre mouvement de l'intérieur.
XXIX.
APPARITION.
Pier-Angelo avait reçu avis de la princesse, et de la part du moine de Mal-Passo, qu'il n'eût point à s'inquiéter de l'absence de son fils, et qu'en cas de danger, ce jeune homme passerait la nuit, soit dans le couvent de Fra-Angelo, soit dans le palais du marquis de la Serra. C'est ce que la princesse eût souhaité; mais la nécessité de montrer une entière confiance au brigand, sur les susceptibilités duquel Fra-Angelo l'avait amplement renseignée, avait dû l'emporter sur ses inquiétudes. Dans sa prévoyance, elle avait fait venir Magnani, et l'on a vu qu'elle pouvait bien compter sur le dévoûment de ce généreux jeune homme.
Pier-Angelo, naturellement optimiste, et rassuré par l'avis qu'on lui avait donné, s'était mis au lit, et se dédommageait de la fatigue du bal, en homme qui sait mettre les heures à profit. Mila aussi s'était retirée dans sa chambre; mais elle ne dormait pas. Elle avait passé l'après-midi avec la princesse, et, interrogée par elle sur ses relations d'amitié, elle avait parlé entre autres d'Antonio Magnani avec une effusion qui eût trahi le secret de son cœur quand même Agathe n'eût pas été attentive et pénétrante. C'est le bien qu'elle avait dit de son jeune voisin qui avait achevé de décider la princesse à le faire intervenir dans les embarras de sa situation. Elle s'était dit que Magnani pourrait bien devenir un jour l'époux de Mila, et que, dès lors, il n'y avait rien de plus naturel que de l'associer aux destinées de Michel-Angelo. C'est Mila qu'elle avait chargée de lui envoyer Magnani à la nuit, et le pauvre Magnani, en recevant cet avis, avait failli s'évanouir.
N'est-ce pas plutôt pauvre Mila qu'il faudrait dire? Eh bien! Mila n'avait attribué le trouble du jeune homme qu'à sa timidité. Agathe était la dernière qu'elle eût soupçonnée d'être sa rivale, non qu'elle ne fût à ses yeux la plus belle des femmes, mais parce que, dans un cœur pur, il n'y a pas de place pour la jalousie envers les êtres qu'on aime. Elle était heureuse, au contraire, la noble enfant, de la marque d'estime et de confiance dont sa chère Agathe avait honoré Magnani. Elle en était fière pour lui et eût voulu pouvoir lui porter tous les jours des messages semblables.