Cette résolution ramena la paix dans son cœur. Les chants de son père et de la petite Mila devinrent pour lui une douce mélodie.

«Oui, oui, chantez, pensait-il, heureux oiseaux du Midi, purs comme le ciel qui vous a vus naître! Cette gaieté est chez vous l'indice d'un grand contentement de la conscience, et le rire vous sied, à vous qui n'avez jamais eu l'idée du mal! Saintes chansons de mon vieux père, qui avez bercé les soucis de son existence et adouci les fatigues de son travail, je dois vous écouter avec respect, au lieu de sourire de vos naïvetés. Rires mutins de ma jeune sœur, je dois vous accueillir avec tendresse, comme des preuves de courage et d'innocence! Allons, arrière mes égoïstes rêveries et ma froide curiosité! Je traverserai l'orage avec vous, et je jouirai comme vous d'un rayon de soleil entre deux nuages. Mon front soucieux est une insulte à votre candeur, une noire ingratitude envers votre bonté. Je veux être votre soutien dans la détresse, votre compagnon dans le travail, et votre convive dans la joie!

«Douces et tristes fleurs, ajouta-t-il en se penchant avec amour sur le bouquet de cyclamens, quelle que soit la main qui vous a cueillies, quel que soit le sentiment dont vous êtes un gage, mon souffle, embrasé de mauvais désirs, ne vous ternira plus. Si parfois je me replie sur moi-même comme vous, je veux que mon cœur soit aussi pur que vos calices de pourpre; et s'il saigne, comme vous semblez saigner, je veux que la vertu s'exhale de ma blessure comme le parfum de votre sein.»

Aussitôt après avoir pris ces bonnes résolutions, que vint charmer un rayon de poésie, le jeune Michel acheva sa toilette sans vaine complaisance, et courut rejoindre son père, qui déjà travaillait à broyer des couleurs pour aller faire des raccords de peinture à divers endroits de la villa Palmarosa, endommagés par les lustres et les guirlandes du bal.

«Tiens, lui dit le bonhomme en lui présentant une grosse bourse de soie de Tunis toute pleine d'or, voici le salaire de ton beau plafond.

—C'est la moitié trop, dit Michel en regardant la bourse ingénieusement brodée et nuancée, avec plus d'intérêt que les onces qu'elle contenait. Notre dette envers la princesse ne serait pas acquittée, et je veux qu'elle le soit aujourd'hui même.

—Elle l'est, mon enfant.

—C'est donc sur votre salaire et non sur le mien? Car, si je sais évaluer le contenu d'une bourse, il y a là plus que je n'entends accepter. Mon père, je ne veux pas que vous ayez travaillé pour moi. Non, je le jure sur vos cheveux blancs, jamais plus vous ne travaillerez pour votre fils, car c'est à son tour de travailler pour vous. Je n'entends pas non plus accepter l'aumône de madame Agathe; c'est bien assez de protection et de bonté comme cela!

—Tu me connais assez, répondit Pier-Angelo en souriant, pour penser que, loin d'empêcher ta fierté et tes pieux sentiments, je les encouragerai toujours. Crois-moi donc; accepte cet or. Il est bien à toi; il ne me coûte rien, et celle qui te le donne est libre d'évaluer comme elle l'entend le mérite de ton travail. C'est la différence qu'il y aura toujours entre ton père et toi, Michel. Il n'y a point de prix fait pour les artistes. Un jour d'inspiration leur suffit pour être riches. Beaucoup de peine ne nous suffit pas, à nous autres ouvriers, pour sortir de la pauvreté. Mais Dieu, qui est bon, a établi des compensations. L'artiste conçoit et enfante ses œuvres dans la douleur. L'artisan exécute sa tâche au milieu des chansons et des rires. Moi, qui suis habitué à cela, je n'échangerais pas ma profession contre la tienne.

—Laissez-moi du moins retirer de la mienne le bonheur qu'elle peut me donner, répondit Michel. Prenez cette bourse, mon père, et qu'il n'en soit jamais rien distrait pour mon usage. C'est la dot de ma sœur, c'est l'intérêt de l'argent qu'elle m'a prêté lorsque j'étais à Rome; et si je ne gagne jamais de quoi la faire plus riche, que, du moins, elle profite de mon jour de succès. O mon père! s'écria-t-il avec des yeux pleins de larmes, en voyant que Pier-Angelo ne voulait point accepter son sacrifice, ne me refusez pas, vous me briseriez le cœur! Votre tendresse aveugle a failli corrompre mon caractère. Aidez-moi à sortir de la condition d'égoïste que vous vouliez me faire accepter. Encouragez mes bons mouvements, au lieu de m'en ôter le fruit. Celui-ci n'est que trop tardif.