—C'est vrai, enfant, je le devrais, dit Pier-Angelo attendri; mais songe qu'ici ce n'est point un vulgaire sacrifice d'argent que tu veux faire. S'il s'agissait de te retrancher quelques plaisirs, ce serait peu de chose et je n'hésiterais pas. Mais c'est ton avenir d'artiste, c'est la culture de ton intelligence, c'est la flamme même de ta vie qui sont là, contenus dans ce petit réseau de soie! C'est un an d'études à Rome! Et qui sait quand tu pourras en gagner autant? La princesse ne donnera plus de bals, peut-être. Les autres nobles ne sont ni si riches, ni si généreux. De telles occasions ne se rencontrent pas souvent, et peuvent même ne pas se rencontrer deux fois. Je me fais vieux, je peux tomber demain de mon échelle et m'estropier; avec quoi reprendrais-tu la vie d'artiste? Tu n'es donc pas effrayé à l'idée que, pour le plaisir de donner une dot à ta sœur, tu t'exposes à redevenir artisan et à rester artisan toute ta vie?

—Soit! s'écria Michel; cela ne me fait plus peur, mon père. J'ai réfléchi; je trouve autant d'honneur et de plaisir à être ouvrier qu'à être riche et fier. J'aime la Sicile, moi! n'est-ce pas ma patrie? Je ne veux plus quitter ma sœur. Elle a besoin d'un protecteur jusqu'à ce qu'elle se marie, et je veux qu'elle puisse choisir sans se hâter. Vous êtes vieux, dites-vous! vous pouvez être estropié demain? Eh bien donc! qui vous soignerait, qui vous nourrirait, qui vous consolerait si j'étais absent? Est-ce que ma sœur pourra y suffire, lorsqu'elle sera mère de famille? Un gendre? mais pourquoi laisserais-je à un autre le soin de remplir mes devoirs? Pourquoi me volerait-il mon bonheur et ma gloire? car c'est là que je les veux placer désormais, et mes chimères ont fait place à la vérité. Vois, bon père, ne suis-je pas gai aussi ce matin? Veux-tu que je fasse la seconde partie de la chanson que tu disais tout à l'heure? Me trouves-tu l'air désespéré d'un homme qui se sacrifie? Tu ne m'aimes donc pas, que tu refuses d'être mon patron?

—Eh bien, répondit Pier-Angelo en le regardant avec des yeux clairs et avec un tremblotement de mains qui trahissait une émotion particulière: vous êtes un homme de cœur, vous! et je ne regretterai jamais ce que j'ai fait pour vous!»

En parlant ainsi, Pier-Angelo ôta son bonnet et découvrit sa tête chauve en se tenant droit, dans l'attitude à la fois respectueuse et fière d'un vieux soldat devant son jeune officier. C'était la première fois de sa vie qu'il disait vous à Michel, et cette locution, qui eût paru froideur et mécontentement dans la bouche d'un autre père, prit dans la sienne une étrange expression de tendresse et de majesté. Il sembla au jeune peintre qu'il venait enfin d'être salué homme par son père, et que ce vous, cette tête découverte et ces trois paroles calmes et graves, le récompensaient et l'honoraient plus que l'éloquence d'un éloge académique.

Pendant qu'ils se mettaient au travail ensemble, Mila s'occupait à préparer leur déjeuner. Elle allait et venait toujours, mais elle passait plus souvent que de besoin par la galerie dont nous avons déjà parlé. Il y avait à cela une raison secrète. La chambre de Magnani, qui n'était, à vrai dire, qu'une pauvre soupente avec une fenêtre sans vitres (la chaleur du climat ne rendant pas ce luxe nécessaire aux gens bien portants), se trouvait enfoncée sous l'angle de la maison qu'avoisinait cette galerie, et, de la balustrade, en se penchant un peu, on pouvait causer avec la personne qui se serait placée à la lucarne de cette demeure modeste. Magnani n'était pas dans sa chambre; il n'y passait que la nuit, et, dès le jour, il allait travailler dehors ou sur la galerie qui faisait face à celle où Mila s'asseyait souvent pour travailler aussi. C'est de là qu'elle le voyait sans le regarder, durant des heures entières, et ne perdait pas un seul de ses mouvements, bien qu'elle n'eût pas l'air de quitter des yeux son ouvrage.

Mais, ce matin-là, elle passa et repassa en vain; il n'était point sur la galerie, bien qu'il lui eût promis, ainsi qu'à la princesse, de ne pas sortir. S'était-il laissé vaincre par le sommeil, après deux nuits blanches? Cela n'était point conforme à ses habitudes de volonté stoïque et de vigueur à toute épreuve. Sans doute il déjeunait avec ses parents. Pourtant Mila, qui s'était arrêtée plus d'une fois pour écouter les voix bruyantes de la famille Magnani, n'avait pas distingué le timbre grave et mâle qu'elle connaissait si bien.

Elle regarda la fenêtre de sa soupente. La chambre était vide et obscure comme de coutume. Magnani n'avait pas, comme Michel, des habitudes de bien-être, et il s'était à jamais interdit tout besoin d'élégance. Tandis que, dans la prévision de la mort du cardinal et de l'arrivée du jeune peintre, Pier-Angelo et sa fille avaient préparé à l'avance, pour cet enfant bien-aimé, une mansarde propre, blanche, aérée, et garnie des meilleurs meubles qu'ils avaient pu retrancher de leur propre ameublement, Magnani dormait sur une natte jetée à terre, auprès de sa fenêtre, pour profiter du peu d'air que cette lucarne, enfoncée entre deux pans de mur, pouvait recevoir. Le seul embellissement qu'il se fût permis d'y introduire, c'était une caisse étroite qu'il avait placée sur le rebord extérieur de cette croisée étroite et béante, et dans laquelle il avait semé de beaux liserons blancs qui l'encadraient d'une fraîche guirlande.

Il les arrosait tous les jours; mais, depuis quarante-huit heures, il avait été si occupé qu'il les avait oubliés; les jolies clochettes blanches s'étaient fermées et retombaient languissamment sur leur feuillage demi-flétri.

Mila, en portant légèrement une de ses amphores de grès sur sa tête, à laquelle une énorme natte de cheveux trois fois roulée en couronne servait de coussinet, observa que les liserons de son voisin mouraient de soif; c'eût été un prétexte pour lui parler s'il eût été quelque part aux alentours; mais il n'y avait personne dans ce coin retiré et abrité. Mila essaya d'allonger le bras par-dessus la balustrade pour donner quelques gouttes d'eau à ces pauvres plantes. Mais son bras fut trop court, et l'aiguière n'atteignait pas la caisse. Les enfants n'aiment point l'impossible, et ce qu'ils ont entrepris ils le poursuivent au péril de la vie. Combien de fois n'avons-nous pas grimpé sur une fenêtre pour atteindre au nid de l'hirondelle et compter, du bout des doigts, les petits œufs tièdes sur leur couche de duvet?

La petite Mila avisa une grosse branche de vigne qui faisait cordon le long de la muraille et venait s'accrocher à la balustrade de la galerie. Enjamber la balustrade et marcher sur la branche ne lui parut pas bien difficile. Elle atteignit ainsi à la lucarne. Mais, comme elle élevait son beau bras nu pour arroser le liseron, une forte main saisit son poignet délicat, et une figure brune, où le sourire faisait briller de larges dents blanches, se pencha vers la sienne.