—En supposant qu'elle fût venue ici en effet, ce qui est absurde, mon cher voisin, pourquoi ne vous aurait-elle pas fait ce présent?
—C'est qu'elle doit me connaître assez pour être certaine que je ne l'accepterais pas.
—Vous êtes fier!
—Très-fier, vous l'avez dit, ma chère Mila! Il n'est au pouvoir de personne de mettre un prix matériel au dévouement que mon âme donne avec joie. Je conçois qu'un grand seigneur présente une chaîne d'or, ou un diamant, à l'artiste qui l'a charmé une heure par son génie, mais je ne comprendrais jamais qu'il entendit payer à prix d'or l'homme du peuple auquel il a cru pouvoir demander une preuve d'affection. D'ailleurs, ce ne serait pas ici le cas. En m'avertissant que votre frère courait un danger, madame Agathe ne faisait que m'indiquer un devoir que j'aurais rempli avec le même zèle, si tout autre m'eût donné le même avis. Il me semble que je suis assez son ami, celui de votre père, et j'oserai dire aussi le vôtre, pour être prêt à veiller, à me battre, et à me faire mettre en prison pour l'un de vous, sans y être excité par qui que ce soit. Vous ne le croyez pas, Mila?
—Je le crois, mon ami, répondit-elle; mais je crois aussi que vous interprétez très-mal ce cadeau, si cadeau il y a. Madame Agathe est femme à savoir encore mieux que vous et moi qu'on ne paie pas l'amitié avec de l'argent et des bijoux. Mais elle doit sentir, comme vous et moi, que quand des cœurs amis se réunissent pour s'entr'aider, l'estime et la sympathie augmentent en raison du zèle que chacun y porte. Dans bien des cas, une bague est un gage d'amitié et non le paiement d'un service; car vous avez rendu service à la princesse en nous protégeant, cela est certain: quoique je ne sache pas comment cela se fait, sa cause est liée à la nôtre, et notre ennemi est le sien. Si vous pensiez à ce que je vous ai dit, vous reconnaîtriez bien que cette bague est moralement précieuse à la princesse, et non pas matériellement, comme vous le dites; car c'est un joyau qui n'a pas une grande valeur par lui-même.
—Vous m'avez dit qu'il lui venait de sa mère? dit Magnani ému.
—Et vous avez remarqué vous-même qu'elle la portait toujours! A votre place, si j'étais sûr que cette bague m'eût été donnée, je ne m'en séparerais jamais. Je ne la porterais pas à mon doigt, où elle fixerait trop l'attention des envieux, mais sur mon cœur, où elle serait comme une relique.
—En ce cas, ma chère Mila, dit Magnani, attendri des soins délicats que prenait cette jeune fille pour adoucir l'amertume de son âme, et pour lui faire accepter avec bonheur le don de sa rivale, reportez-lui cette bague, et, si elle a voulu me la donner en effet, si elle insiste pour que je la garde, je la garderai.
—Et vous la porterez sur votre cœur comme je vous l'ai dit? demanda Mila en le pénétrant d'un regard plein de courage et d'anxiété. Songez, ajouta-t-elle avec énergie, que c'est le gage d'une sainte patronne; que la femme dont vous êtes épris, quelle qu'elle soit, ne peut pas mériter que vous lui en fassiez le sacrifice, et qu'il vaudrait mieux jeter ce gage dans la mer que de le profaner par une ingratitude!»
Magnani fut ébloui du feu qui jaillissait des grands yeux noirs de Mila. Devinait-elle la vérité? Peut-être! mais si elle se bornait à pressentir la vénération de Magnani pour celle qui avait sauvé sa mère, elle n'en était pas moins belle et grande, en voulant lui procurer la douceur de croire à l'amitié de cette bonne fée. Il commençait à se sentir gagné par l'ardeur chaste et profonde qu'elle portait cachée dans son cœur, et ce cœur fier et passionné se révélait malgré lui, au milieu de ses efforts pour se vaincre ou se taire.