—Cela est merveilleux! reprit Michel; et, puisque vous avez tant de mémoire, à votre place, j'aurais mieux aimé apprendre l'histoire du genre humain que celle d'une seule famille.

—Le genre humain ne me regarde pas, répondit gravement le majordome. Son Excellence le prince Dionigi de Palmarosa, père de la princesse actuelle, ne m'avait pas investi de la fonction d'enseigner l'histoire à ses enfants. Mais, comme j'aimais à m'occuper, et que j'avais beaucoup de temps de reste, dans une maison où l'on n'a jamais donné ni festins ni fêtes depuis deux générations, il me conseilla, pour m'amuser, de résumer l'histoire de sa famille éparse dans une foule de volumes in-folio manuscrits, que vous pourrez voir dans la bibliothèque de Palmarosa, et que j'ai tous examinés, compulsés et commentés jusqu'à un iota.

—Et cela vous a-t-il amusé, en effet?

—Beaucoup, maître Pier-Angelo, répondit gravement le majordome au vieux peintre qui le raillait.

—Je vois, reprit Michel ironiquement, que vous n'êtes pas un économe ordinaire, Seigneurie, et que vous êtes plus cultivé que vos fonctions ne l'exigeaient.

—Mes fonctions sans être brillantes ont toujours été fort douces, répondit le majordome, même du temps du prince Dionigi, qui n'était doux pour nul autre que pour moi. Il m'avait pris en considération et presque en amitié, parce que j'étais un livre ouvert qu'il pouvait consulter à toute heure sur ses ascendants. Quant à la princesse sa fille, comme elle est bonne pour tout le monde, je ne puis qu'être heureux auprès d'elle. Je fais à peu près tout ce que je veux, et il n'y a qu'une chose qui me chagrine de sa part: c'est qu'elle ait renoncé à sa galerie de famille, qu'elle ne consulte jamais son arbre généalogique, et qu'elle ne daigne rien connaître à la science du blason. Le blason est pourtant une science charmante et que les dames cultivaient autrefois avec succès.

—Maintenant, cela rentre dans les attributions des peintres en décor et des doreurs sur bois, dit Michel en riant de nouveau. Ce sont des ornements heureux dont les vives couleurs et le caractère chevaleresque plaisent aux yeux et à l'imagination: voilà tout.

—Voilà tout? reprit l'intendant scandalisé; pardon, Seigneurie, ce n'est pas là tout. Le blason, c'est l'histoire écrite en hiéroglyphes ad hoc. Hélas! un temps viendra bientôt, peut-être, où l'on ne saura pas mieux lire cette écriture mystérieuse que les caractères sacramentels qui couvrent les tombes et les monuments de l'Égypte! Pourtant, que de choses profondes et ingénieusement exprimées dans ce langage figuré! Porter sur un cachet, sur un simple chaton de bague toute l'histoire de sa propre race, n'est-ce pas le résultat d'un art vraiment merveilleux? Et de quels signes plus concis et plus frappants les peuples civilisés se sont-ils jamais servis?

—Ce qu'il dit n'est pas sans un fond de raison et de bon sens, dit le marquis à demi-voix en s'adressant à Michel. Mais tu l'écoutes avec un dédain qui me frappes, jeune homme. Eh bien! dis tout ce que tu penses; j'aimerais à le savoir, à comprendre si tu es bien fondé à te railler de la noblesse avec un peu d'amertume, comme tu m'y sembles porté. Ne te gêne point; je t'écouterai avec autant de calme et de désintéressement que ces morts qui nous contemplent avec des yeux ternes, du fond de leurs cadres noircis par le temps.

XXXVI.