LES PORTRAITS DE FAMILLE.
«Eh bien, répondit Michel enhardi par la haute raison et la sincère bonté de son hôte, je dirai toute ma pensée; et que maître Barbagallo me permette de la dire devant lui, dût-elle le choquer dans ses croyances. Si l'étude de la science héraldique était un enseignement utile et moralisateur, maître Barbagallo, nourrisson privilégié de cette science, tiendrait tous les hommes pour égaux devant Dieu, et n'établirait de différence sur la terre qu'entre les hommes bornés ou méchants et les hommes intelligents ou vertueux. Il connaîtrait à fond la vanité des titres et la valeur suspecte des généalogies. Il aurait, sur l'histoire du genre humain, comme nous disions tout à l'heure, des données plus larges; et il jetterait sur cette grande histoire un coup d'œil aussi ferme que désintéressé. Au lieu que, si je ne me trompe, il la voit avec une certaine étroitesse que je ne puis accepter. Il estime la noblesse une race excellente, parce qu'elle est privilégiée; il méprise la plèbe, parce qu'elle est privée d'histoire et de souvenirs. Je parie qu'il se dédaigne lui-même à force d'admirer la grandeur d'autrui; à moins qu'il n'ait découvert, dans la poussière des bibliothèques, quelque document qui lui procure l'honneur de se croire apparenté au quatorzième degré avec quelque illustre famille.
Grand merci, mon vieux camarade. ([Page 94.])
—Je n'ai point cet honneur-là, dit le majordome un peu décontenancé; cependant, j'ai eu la satisfaction de m'assurer que je n'étais point issu d'une race vile: j'ai eu des ascendants mâles assez honorables dans le clergé et l'industrie.
—Je vous en fais mon compliment sincère, dit Michel avec ironie; quant à moi, je n'ai jamais songé à demander à mon père si nous avions eu des ascendants peintres d'enseignes, sacristains ou majordomes; j'avoue même que cela m'est parfaitement indifférent, et que je n'ai jamais eu qu'une préoccupation à cet égard, c'est de devoir mon illustration à moi-même et de me créer mes armoiries avec une palette et des pinceaux.
—A la bonne heure, répondit le marquis, c'est une noble ambition; tu voudrais être la souche d'une race illustre dans les arts, et acquérir ta noblesse au lieu de la laisser perdre, comme font tant de pauvres sires indignes d'un grand nom. Mais trouverais-tu mauvais d'avance que tes descendants fussent fiers de porter le tien?
—Oui, monsieur le marquis, je trouverais cela mauvais, si mes descendants étaient des ignorants et des sots.
—Mon ami, reprit le marquis avec un grand calme, je sais fort bien que la noblesse est dégénérée en tous pays, et je n'ai pas besoin de te dire qu'elle est d'autant moins pardonnable qu'elle avait plus d'illustration à porter et de grandeur à soutenir. Mais en sommes-nous à faire le procès à telle ou telle caste de la société, et avons-nous à nous occuper ici du plus ou moins de mérite des individus qui la composent? Ce qui pouvait être intéressant, et même utile pour nous tous, dans une discussion de ce genre, c'était l'examen de l'institution en elle-même. Veux-tu me dire tes idées, Michel, et si tu blâmes ou si tu approuves les distinctions établies entre les hommes?
—Je les approuve, dit Michel sans hésiter, car j'aspire moi-même à me distinguer; mais je désavoue tout principe d'hérédité dans ces distinctions.