—Tout principe d'hérédité? reprit le marquis. En tant que fortune et pouvoir, je le conçois. C'est une idée française, une idée hardie...; elles me plaisent, ces idées-là! Mais, en tant que gloire désintéressée, en tant que pur honneur..., veux-tu me permettre de te faire quelques questions, mon enfant?

Il l'éleva au niveau de la tête du premier portrait. ([Page 98.])

«Supposons que Michel-Ange Lavoratori ici présent soit né il y a seulement deux ou trois cents ans. Supposons qu'il ait été l'émule de Raphaël ou de Titien, et qu'il ait laissé un nom digne de rivaliser avec ces noms magnifiques. Je suppose encore que ce palais où nous voici lui ait appartenu, et qu'il soit resté l'héritage de ses descendants. Supposons enfin que tu sois le dernier rejeton de cette famille et que tu ne cultives point l'art de la peinture. Tes inclinations t'ont poussé vers une autre profession, peut-être même n'as-tu aucune profession; car tu es riche, les nobles travaux de ton illustre aïeul t'ont constitué une fortune que ses descendants t'ont transmise fidèlement. Tu es ici chez toi, dans la galerie de peinture où tes ancêtres sont venus successivement prendre place. De plus, tu connais leur histoire à tous. Elle a été consignée dans des manuscrits qui se sont conservés et continués avec soin dans ta famille.

«J'entre ici, moi, enfant ramassé sur les marches d'un hospice, supposons cela encore. J'ignore le nom de mon père et jusqu'à celui de l'infortunée qui m'a donné le jour. Je ne tiens à rien sur la terre dans le passé, et, né d'hier, je contemple avec surprise cette succession d'aïeux qui te fait vivre depuis bientôt trois siècles. Je t'interroge avec stupeur, et même je me sens porté à te railler un peu de vivre ainsi avec les morts et par les morts, et je doute que cette postérité brillante ne se soit pas un peu détériorée en route.

«Tu me réponds en me montrant avec orgueil le chef de ta race, le célèbre Michel-Ange Lavoratori, qui, de rien, était devenu un grand homme, et dont le souvenir ne sera jamais perdu. Puis, tu m'apprends un fait dont je m'émerveille: c'est que les fils et les filles de ce Michel, pleins de vénération pour la mémoire de leur père, ont voulu être aussi des artistes. L'un a été musicien, l'autre graveur, un troisième peintre. S'ils n'ont pas reçu du ciel les mêmes dons que leur père, ils ont du moins conservé dans leur âme et transmis à leurs enfants le respect et l'amour de l'art. Ceux-ci, à leur tour, ont agi de même, et tous ces portraits, toutes ces devises, toutes ces biographies, que tu me montres et m'expliques, m'offrent le spectacle de plusieurs générations d'artistes jaloux de ne point déroger à leur profession héréditaire. Certes, parmi tous ces postulants à la gloire, quelques-uns seulement ont mérité grandement le nom qu'ils portaient. Le génie est une exception, et tu m'as bientôt montré le petit nombre d'artistes remarquables qui ont continué par eux-mêmes la gloire de ta race. Mais ce petit nombre a suffi pour retremper votre sang généreux et pour entretenir dans les idées des générations intermédiaires un certain feu, une certaine fierté, une certaine soif de grandeur qui pourra encore produire des sujets distingués.

«Pourtant, moi, bâtard, isolé dans l'abîme des temps (je continue mon apologue), contempteur naturel de toutes les illustrations de famille, je cherche à rabaisser ton orgueil. Je souris d'un air de triomphe quand tu m'avoues que tel ou tel aïeul, dont le portrait me frappe par son air candide, n'a jamais été qu'un pauvre génie, une cervelle étroite; que tel autre, dont je n'aime point le costume débraillé et la moustache hérissée, fut un mauvais sujet, un fou ou un fanatique; enfin, je te donne à entendre que tu es un artiste dégénéré, parce que tu n'as point hérité du feu sacré, et que tu t'es endormi dans un doux far niente, en contemplant la vie fructueuse de tes pères.

«Alors tu me réponds; et permets que je place dans ta bouche quelques paroles qui ne me paraissent pas dénuées de sens:

«Je ne suis rien par moi-même; mais je serais moins encore si je ne tenais à un passé respectable. Je me sens accablé par l'apathie naturelle aux âmes privées d'inspiration, mais mon père m'a enseigné une chose qui de son sang a passé dans le mien: c'est que j'étais d'une race distinguée, et que si je ne pouvais rien faire pour raviver son éclat, je devais, du moins, m'abstenir des goûts et des idées qui pouvaient le ternir. A défaut de génie, j'ai le respect de la tradition de famille, et, ne pouvant m'enorgueillir de moi-même, je répare le tort que ma nullité pourrait faire à mes aïeux en leur rendant une sorte de culte. Je serais cent fois plus coupable si, me targuant de mon ignorance, je brisais leurs images et profanais leur souvenir par des airs de mépris. Renier son père parce qu'on ne peut l'égaler est le fait d'un sot ou d'un lâche. Il y a de la piété, au contraire, à invoquer son souvenir pour se faire pardonner de valoir moins que lui; et les artistes que je fréquente et auxquels je ne puis montrer mes œuvres, m'écoutent, du moins, avec intérêt, quand je leur parle de celles de mes aïeux.»

«Voilà ce que tu me répondrais, Michel, et crois-tu que cela serait sans effet sur moi? Il me semble que, si j'étais ce pauvre enfant abandonné que j'ai supposé, je tomberais dans une grande tristesse et que j'accuserais le sort de m'avoir jeté seul, et, pour ainsi dire, irresponsable sur la terre!