«Mais pour te conter un apologue moins lourd et plus conforme à ton imagination d'artiste, en voici un que tu interrompras, dès le premier mot, si tu le connais déjà... On a attribué le fait à plusieurs personnages taillés sur le type de don Juan, et, comme les vieilles histoires se rajeunissent en traversant les générations, on l'a attribué, dans ces derniers temps, à César de Castro Reale, Il Destatore, ce fameux bandit, qui n'était un homme ordinaire ni dans le bien, ni dans le mal.

«A Palerme, dans le temps où il cherchait à s'étourdir dans de folles ivresses, incertain s'il parviendrait à s'abrutir, ou s'il se déciderait à lever l'étendard de la révolte, on raconte qu'il alla visiter, un soir, un antique palais qu'il venait de perdre au jeu, et qu'il voulait revoir une dernière fois avant d'en sortir pour n'y jamais rentrer. C'était le dernier débris de sa fortune, et le seul, peut-être, qui lui causât un regret; car c'est là qu'il avait passé ses jeunes années, là que ses parents étaient, là, enfin, que les portraits de ses ancêtres étaient plongés dans la poussière d'un long oubli.

«Il y vint donc pour signifier à son intendant de recevoir, dès le lendemain, comme le possesseur de ce manoir, le seigneur qui l'avait gagné sur un coup de dé.

—Quoi! dit cet intendant, qui avait, comme messire Barbagallo, le respect des traditions et des portraits de famille: vous avez tout joué, même la tombe de votre père, même les portraits de vos ancêtres?

«Tout joué et tout perdu, répondit Castro-Reale avec insouciance. Pourtant, il est quelques objets que je suis en mesure de racheter, et que mon vainqueur au jeu ne me fera pas marchander. Voyons-les donc, ces portraits de famille! Je ne me les rappelle plus. Je les ai admirés dans un temps où je ne m'y connaissais pas. S'il en est quelques-uns qui aient du mérite, je les marquerai pour m'en arranger ensuite avec leur nouveau possesseur. Prends un flambeau, et suis-moi.

«L'intendant, ému et tremblant, suivit son maître dans la galerie sombre et déserte. Castro-Reale marchait le premier avec une assurance hautaine; mais on dit que, pour se donner du stoïcisme ou de l'insouciance jusqu'au bout, il avait bu d'une manière immodérée en arrivant dans son château. Il poussa lui-même la porte rouillée, et voyant que le vieux majordome tenait le flambeau d'une main vacillante, il le prit dans la sienne et l'éleva au niveau de la tête du premier portrait qui s'offrait à l'entrée de la galerie. C'était un fier guerrier armé de pied en cap, avec une large fraise de dentelle de Flandre sur sa cuirasse de fer. Tiens!.... le voici, Michel! car ces mêmes tableaux, qui jouent un rôle dans mon récit, ils sont tous devant tes yeux; ce sont les mêmes qu'on m'a envoyés de Palerme comme au dernier héritier de la famille.»

Michel regarda le vieux guerrier, et fut frappé de sa mâle figure, de sa rude moustache et de son air sévère.

«Eh bien, Excellence, dit-il, cette tête peu enjouée et peu bénigne fit rentrer le dissoluto en lui-même, sans doute?

—D'autant plus, poursuivit le marquis, que cette tête s'anima, fit rouler ses yeux courroucés sous leurs sombres orbites, et prononça ces mots d'une voix sépulcrale: «Je ne suis pas content de vous!» Castro-Reale frissonna et recula d'épouvante; mais, se croyant la dupe de sa propre imagination, il passa au portrait suivant et le regarda au visage avec une insolence qui tenait un peu du délire. C'était une antique et vénérable abbesse des Ursulines de Palerme, une arrière grand'tante, morte en odeur de sainteté. Tu peux la regarder, Michel; la voilà sur la droite, avec son voile, sa croix d'or, sa figure jaune et ridée comme du parchemin, son œil pénétrant et plein d'autorité. Je ne pense pas qu'elle te dise rien; mais, lorsque Castro-Reale éleva la bougie jusqu'à elle, elle cligna des yeux comme éblouie de cette clarté soudaine, et lui dit d'une voix stridente: «Je ne suis pas contente de vous!»

«Cette fois le prince eut peur; il se retourna vers l'intendant, dont les genoux se choquaient l'un contre l'autre. Mais, résolu de lutter encore contre les avertissements du monde surnaturel, il s'adressa brusquement à un troisième portrait, à celui du vieux magistrat que tu vois à côté de l'abbesse. Il posa la main sur le cadre, n'osant trop regarder son manteau d'hermine qui se confond avec une longue barbe blanche; mais il essaya de le secouer en lui disant: «Et vous?»