«Non, non, s'écria impétueusement Michel, laissez-moi mourir ici. Je sais bien que demain vous me chasserez à jamais de votre présence; je sais bien que je ne vous reverrai plus, maintenant que vous voyez ce qui se passe en moi. Mais il est trop tard, et je deviens fou! Ah! ne feignez pas de croire que je sois malade pour avoir travaillé le jour et veillé la nuit! Ne soyez pas effrayée de découvrir la vérité: c'est votre faute, Madame, vous l'avez voulu! Pouvais-je résister à tant de joies? Agathe, repoussez-moi, maudissez-moi; mais demain, mais ce soir, rendez-moi le baiser que j'ai rêvé dans la grotte de la Naïade!
—Ah! Michel, s'écria la princesse avec un accent impossible à rendre, tu l'as donc senti; tu m'as donc vue? tu sais donc tout? On te l'a dit, ou tu l'as deviné? C'est Dieu qui le veut. Et tu crains que je ne te chasse? tu crains que je ne te maudisse? Oh! mon Dieu! est-ce possible! Et ce qui se passe dans ton cœur ne te révèle-t-il pas l'amour dont le mien est rempli?»
En parlant ainsi, la belle Agathe jeta ses deux bras autour du cou de Michel, et, attirant, sa tête contre son sein, elle la couvrit de baisers ineffables.
Michel avait dix-huit ans, une âme de feu, une organisation inquiète et dévorante, un grand orgueil, un esprit entreprenant. Toutefois, son âme était pure comme son âge, et le bonheur le trouva chaste et religieusement prosterné. Toute sa jalousie, tous ses soupçons outrageants s'évanouirent. Il ne songea plus à se demander comment une personne si austère et qui passait pour n'avoir jamais eu d'amant, pouvait tout à coup, à la première vue, s'éprendre d'un enfant tel que lui, et le lui déclarer avec un abandon si complet. Il ne sentit que la joie d'être aimé, une reconnaissance enthousiaste et sans bornes, une adoration fervente, aveugle. Des bras d'Agathe il tomba à ses pieds et les couvrit de baisers passionnés, presque dévots.
«Non, non, pas à mes pieds, sur mon cœur!» s'écria la princesse; et l'y retenant longtemps avec une étreinte exaltée, elle fondit en larmes.
Ces larmes étaient si vraies, elles avaient une si sainte éloquence, que Michel fut inondé de sympathie. Son sein se gonfla et se brisa en sanglots, une volupté divine effaça toute idée de volupté terrestre. Il s'aperçut que cette femme ne lui inspirait aucun désir profane, qu'il était heureux et non agité dans ses bras, que mêler ses larmes aux siennes et se sentir aimé d'elle était un bonheur plus grand que tous les transports que sa jeunesse avait rêvés; qu'enfin il la respectait jusqu'à la crainte en la tenant pressée sur son cœur, et que jamais, entre elle et lui, il n'y aurait une pensée que les anges ne pussent lire en souriant.
Il sentit tout cela confusément sans doute, mais si profondément et d'une façon tellement victorieuse, qu'Agathe ne se douta jamais du mauvais mouvement de fatuité qui l'avait attiré à ses pieds quelques minutes auparavant.
Alors Agathe, levant vers le ciel ses beaux yeux humides, pâle au clair de la lune, et comme ravie dans une divine extase, s'écria avec transport: «O mon Dieu! que je te remercie! Voici le premier moment de bonheur que tu me donnes; mais je ne me plains pas de l'avoir attendu si longtemps: car il est si grand, si pur, si complet, qu'il efface et rachète toutes les douleurs de ma vie!»
Elle était si belle, elle parlait avec un enthousiasme si sincère, que Michel crut voir une sainte des anciens jours. «O mon Dieu! mon Dieu! dit-il d'une voix étouffée, moi aussi je te bénis! qu'ai-je fait pour mériter un semblable bonheur? Être aimé d'elle! Oh! c'est un rêve, je crains de m'éveiller!
—Non, ce n'est pas un rêve, Michel, reprit la princesse en reportant sur lui son regard inspiré; c'est la seule réalité de ma vie, et ce sera celle de toute la tienne. Dis-moi, quel autre être que toi pouvais-je aimer sur la terre? Jusqu'ici je n'ai fait que souffrir et languir; mais, à présent que tu es là, il me semble que j'étais née pour les plus grandes félicités humaines. Mon enfant, mon bien-aimé, ma consolation souveraine, mon seul amour! Oh! je ne puis plus parler, je ne saurais rien te dire, la joie m'inonde et m'accable!...