—Non, non, ne parlons pas, s'écria Michel, aucune parole ne pourrait rendre ce que j'éprouve; et, grâce au ciel, je ne comprends pas encore toute l'étendue de mon bonheur, car, si je le comprenais, il me semble que j'en mourrais!»

XLII.

CONTRE-TEMPS.

Des pas qui se firent entendre à peu de distance les arrachèrent, tous les deux à cette enivrante divagation. La princesse se leva, un peu effrayée de l'approche de ces promeneurs, et, saisissant le bras de Michel, elle reprit avec lui le chemin de sa villa. Elle marchait plus vite qu'auparavant, soigneusement voilée, mais appuyée sur lui avec une sainte volupté. Et lui, palpitant, éperdu de joie, mais pénétré d'un respect immense, il osait à peine de temps en temps porter à ses lèvres la main d'Agathe qu'il tenait dans les siennes.

Ce ne fut qu'en apercevant devant lui la grille du jardin de la villa qu'il recouvra la parole avec l'inquiétude... «Eh quoi! déjà vous quitter? dit-il; nous séparer si tôt! C'est impossible! Je vais expirer d'ivresse et de désespoir.

—Il faut nous quitter ici, dit la princesse. Le temps n'est pas encore venu où nous ne nous quitterons plus. Mais cet heureux jour luira bientôt pour nous. Sois tranquille, laisse-moi faire. Repose-toi sur moi et sur ma tendresse infinie du soin de nous réunir pour jamais.

—Est-ce possible? ce que j'entends est-il sorti de votre bouche? Ce jour viendra! nous serons unis? nous ne nous quitterons jamais? Oh! ne vous jouez pas de ma simplicité! Je n'ose pas croire à tant de bonheur, et pourtant, quand c'est vous qui le dites, je ne peux pas douter!

—Doute plutôt de la durée des étoiles qui brillent sur nos têtes, doute plutôt de ta propre existence que de la force de mon âme pour vaincre ces obstacles qui te semblent si grands et qui me paraissent à moi si petits désormais! Ah! le jour où je n'aurai plus à craindre que le monde, je me sentirai bien forte, va!

—Le monde! dit Michel, oui, j'y songe; j'avais oublié tout ce qui n'était pas vous et moi. Le monde vous reniera, le monde s'indignera contre vous, et cela à cause de moi! Mon Dieu, pardonne-moi les élans d'orgueil que j'ai ressentis! Je les déteste à présent... Oh! que personne ne le sache jamais, et que mon bonheur soit enseveli dans le mystère! Je le veux ainsi, je ne souffrirai jamais que vous vous perdiez pour l'amour de moi.

—Noble enfant! s'écria la princesse, rassure-toi; nous vaincrons ensemble; mais je te remercie de ce mouvement de ton cœur. Oh! oui, tous tes élans sont généreux, je le sais. Je ne suis pas seulement heureuse, je suis fière de toi!»