Dès qu'ils se furent enfoncés dans la montagne, ils firent prendre à leurs mules une allure très-décidée, et franchirent plusieurs milles en fort peu de temps. Ainsi que Fra-Angelo le leur avait annoncé, ils firent diverses rencontres avec lesquelles les formules convenues furent échangées. Alors, le capucin s'approchait de ces voyageurs, leur parlait bas, et on se remettait en marche, en observant assez de distance pour n'avoir pas l'air de voyager ensemble, sans toutefois se mettre hors de la portée de la vue ou de l'ouïe.

Le temps était magnifiquement doux et lumineux à l'entrée des montagnes. La lune éclairait les masses de rochers et les précipices les plus romantiques; mais, à mesure qu'ils s'élevèrent dans cette région sauvage, le froid se fit sentir et la brume voila l'éclat des astres. Magnani était perdu dans ses pensées; mais le jeune prince se laissait aller au plaisir enfantin des aventures, et, loin de nourrir et de caresser, comme son ami, quelque sombre pressentiment, il s'avançait plein de confiance en sa bonne étoile.

Quant au moine, il s'abstenait de penser à quoi que ce soit d'étranger à l'entreprise qu'il dirigeait. L'œil attentif et perçant, l'oreille ouverte au moindre bruit, il veillait encore sur le moindre mouvement, sur la moindre attitude de corps de ses deux compagnons. Il les eût préservés du danger de s'endormir et de faire des chutes au premier relâchement de la main qui tenait les rênes, au moindre balancement suspect des capuchons.

Au bout de quinze milles, ils changèrent de mules dans une sorte d'ermitage qui semblait abandonné, mais où ils furent reçus dans l'obscurité par de prétendus muletiers, auxquels ils demandèrent la route du fameux village de Tre-Castagne, et qui leur répondirent, en leur serrant la main et en leur tenant l'étrier, que tout chemin mène à Rome. Fra-Angelo distribua de l'argent, de la poudre et des balles, qu'il portait dans son sac de quêteur, à tous ceux qu'il rencontra nantis de cet éloquent passe-port; et quand ils touchèrent au but de leur voyage, Michel avait compté une vingtaine d'hommes de leur bande, tant muletiers que colporteurs, moines et paysans. Il y avait même trois femmes: c'était de jeunes gars dont la barbe n'avait pas encore poussé, et dont la voix n'était pas encore faite. Ils étaient fort bien accoutrés et jouaient parfaitement leurs rôles. Ils devaient servir d'estafettes ou de vedettes au besoin.

Voici quelle était la situation du Piccinino et comment il avait été fait prisonnier. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli et proclamé avec une témérité insensée tout à fait contraire aux habitudes de prudence du jeune chef. Tuer un homme et s'en vanter par une inscription laissée sur le lieu même, au lieu de cacher son cadavre et de faire disparaître tout indice de l'événement, comme cela était si facile dans un pays comme l'Etna, c'était certainement un acte de désespoir et comme un défi jeté à la destinée dans un moment de frénésie. Cependant Carmelo, ne voulant pas se fermer à jamais sa chère retraite de Nicolosi, l'avait laissée bien rangée au cas d'une enquête qui amènerait des visites domiciliaires. Il avait promptement démeublé son riche boudoir et caché tout son luxe dans un souterrain situé sous sa maison, dont il était à peu près impossible de trouver l'entrée et de soupçonner l'existence. Enfin, au lever du soleil, il s'était montré, tranquille et enjoué, dans le bourg de Nicolosi, afin de pouvoir faire constater son alibi, si, prenant à la lettre la déclaration écrite sur le socle de la croix du Destatore, la police venait à avoir des soupçons sur lui et à s'enquérir de ce qu'il avait fait à cette heure. Le meurtre de l'abbé Ninfo avait été accompli au moins deux heures auparavant.

Tout cela fait, Carmelo s'était montré à cheval, dans le bourg, faisant quelques provisions pour un voyage de plusieurs journées, et disant à ses connaissances qu'il allait voir des terres à affermer dans l'intérieur de l'île.

Il était parti pour les monts Nébrodes, au nord de la Sicile, résolu d'y passer quelques jours chez des affiliés de sa bande, afin de laisser écouler le temps des enquêtes et des recherches autour de Catane. Il connaissait les allures de la police du pays: ardentes et farouches au premier moment, craintives et fourbes au second, ennuyées et paresseuses au troisième.

Mais l'affaire de la croix du Destatore avait ému le pouvoir plus qu'un assassinat ordinaire. Celui-là avait un caractère politique et se trouvait lié à la nouvelle du moment, la déclaration d'Agathe et l'apparition de son fils sur la scène du monde. Des ordres rapides et sévères avaient été donnés sur tous les points. Carmelo ne se trouva point en sûreté dans les montagnes, d'autant plus que son acolyte, le faux Piccinino, l'y avait rejoint, et attirait sur lui tout le danger des poursuites. Carmelo ne voulait point abandonner cet homme farouche et sanguinaire, qui lui avait donné des preuves d'un dévouement sans bornes, d'une soumission aveugle, et qui consentait à jouer son rôle jusqu'au bout avec une audace pleine d'orgueil et de persévérance.

Il résolut donc de le faire évader avant de songer à sa propre sûreté. Le faux Piccinino, dont le vrai nom était Massari, dit Verbum-Caro, parce qu'il était natif du village de ce nom, avait une bravoure à toute épreuve, mais aussi peu d'habileté qu'un buffle en fureur. Carmelo gagna la mer avec lui, et s'occupa de trouver une barque pour le faire passer en Sardaigne. Mais, malgré la prudence qu'il apporta dans cette tentative, le pilote les trahit et les livra comme contrebandiers aux douaniers de la côte. Verbum-Caro se défendit comme un lion, et ne tomba qu'à moitié mort dans les mains de ses ennemis. Carmelo fut assez légèrement blessé, et tous deux furent conduits au premier fort pour être confiés à une brigade de campieri, parmi lesquels se trouvèrent deux hommes qui reconnurent le faux Piccinino pour l'avoir vu dans un engagement sur un autre point de l'île. Ils firent leur déclaration au magistrat de Céfalù, et l'on se réjouit d'avoir mis la main sur le fameux chef de la bande redoutée. Le vrai Piccinino ne passa que pour un de ses complices, bien que Verbum-Caro protestât qu'il ne le connaissait que depuis trois jours, et que c'était un jeune pêcheur qui voulait passer avec lui en Sardaigne pour ses affaires.

Carmelo répondit avec une présence d'esprit et un talent d'imposture qui l'eussent fait relâcher dans tout autre moment; mais les esprits étaient en émoi: on décida qu'il serait envoyé à Catane avec son dangereux compagnon pour voir son affaire éclaircie, et on les confia à une brigade de gendarmerie qui leur fit prendre la route de Catane en descendant par l'intérieur des montagnes jusqu'à la route du centre, qu'on jugeait plus sûre.