Tout en marchant vite, ils discutèrent chaudement. Michel reprochait au moine son prosélytisme inhumain en cette circonstance; le moine reprochait à Michel de ne pas vouloir les moyens en voulant la fin. Magnani termina ce débat par une fermeté invincible. «J'ai très-bien compris dès l'abord, dit-il, que Michel s'engageait dans une affaire plus sérieuse qu'on ne le disait à sa mère. Mon parti a été pris. J'ai fait à madame Agathe, en un autre moment, une promesse sacrée: c'est de ne jamais abandonner son fils à un danger que je pourrais partager avec lui. Je tiens à mon serment, et, que Michel le veuille ou non, je le suivrai où il ira. Je ne vois pas qu'il y ait d'autre moyen de m'en empêcher que de me faire sauter la cervelle ici. Choisissez, d'endurer ma société ou de me tuer, Michel...
—C'est bien! c'est bien! dit le moine; mais silence, enfants! Le pays se couvre, et il ne faut point parler le long des enclos. D'ailleurs, on marche moins vite quand on dispute. Ah! Magnani, tu es un homme!»
Magnani marchait au danger avec une bravoure froide et triste. Il ne se sentait point complétement heureux par l'amour; un besoin d'émotions violentes le poussait au hasard, vers quelque but extrême qui lui apparaissait vaguement comme une transformation de son existence présente et une rupture décisive avec les incertitudes et les langueurs de son âme.
Michel était résolu plutôt que tranquille. Il savait bien qu'il était entraîné par un fanatique au secours d'un homme peut-être aussi dangereux qu'utile à la cause du bien. Il savait qu'il y risquait lui-même une existence plus heureuse et plus large que celle de ses compagnons; mais il n'hésitait pas à faire acte de virilité dans une pareille circonstance. Le Piccinino était son frère, et quoiqu'il n'éprouvât pour lui qu'une sympathie mêlée de défiance et de tristesse, il comprenait son devoir. Peut-être aussi était-il devenu déjà assez prince pour ne pas supporter l'idée que le fils de son père pût périr au bout d'une corde, avec une sentence d'infamie clouée à la potence. Son cœur se serrait pourtant à l'idée des douleurs de sa mère s'il succombait à une si téméraire entreprise; mais il se défendait de toute faiblesse humaine et marchait comme le vent, comme s'il eût espéré combler, par l'oubli, la distance qu'il se hâtait de mettre entre Agathe et lui.
Le couvent n'était nullement soupçonné ou surveillé, puisque le Piccinino n'y était point, et que la police du Val savait très-bien qu'il avait passé le Garreta pour s'enfoncer dans l'intérieur de l'île. Fra-Angelo avait supposé des dangers voisins pour empêcher la princesse de croire à des dangers éloignés plus réels.
Il fit entrer ses jeunes compagnons dans sa cellule et les aida à se travestir en moines. Ils se répartirent l'argent, le nerf de la guerre, comme disait Fra-Angelo, afin qu'un seul ne fût pas gêné par le poids des espèces. Ils cachèrent sous leurs frocs des armes bien éprouvées, de la poudre et des balles. Leur déguisement et leur équipement prirent quelque temps; et là, Fra-Angelo qui était préservé par une ancienne expérience des dangers de la précipitation, examina tout avec un sang-froid minutieux. En effet, la liberté de leurs mouvements et de leurs actions reposait tout entière sur l'apparence extérieure qu'ils sauraient donner à leurs individus. Le capucin arrangea la barbe de Magnani, peignit les sourcils et les mains de Michel, changea le ton de leurs joues et de leurs lèvres par des procédés connus dans son ancienne profession, et avec des préparations si solides qu'elles pouvaient résister à l'action de la pluie, de la transpiration et du lavage forcé que la police emploie souvent en vain pour démasquer ses captures.
Quant à lui-même, le véritable capucin ne prit aucun soin de tromper les yeux sur son identité. Il lui importait peu d'être pris et pendu, pourvu qu'il sauvât auparavant le fils de son capitaine. Et puisqu'il s'agissait, pour y parvenir, de traverser le pays sous l'extérieur de gens paisibles, rien ne convenait mieux que son habit et sa figure véritables au rôle qu'il s'était assigné.
Quand les deux jeunes gens furent tout à fait arrangés, ils se regardèrent avec étonnement l'un et l'autre. Ils avaient peine à se reconnaître, et ils comprirent comment le Piccinino, plus expert encore que Fra-Angelo dans l'art des travestissements, avait pu sauver jusque là sa personnalité réelle à travers toutes ses aventures.
Et quand ils se virent montés sur de grandes mule maigres et ardentes, d'un aspect misérable, mais d'une force à toute épreuve, ils admirèrent le génie du moine, et lui en firent compliment.
«Je n'ai pas été seul à faire si vite tant de choses, leur répondit-il avec modestie; j'ai été vigoureusement et habilement secondé, car nous ne sommes pas seuls dans notre expédition. Nous rencontrerons des pèlerins de différentes espèces sur le chemin que nous allons suivre. Enfants, saluez très-poliment tous les passants qui vous salueront; mais gardez-vous de dire un mot à qui que ce soit sans avoir regardé de mon côté. Si un accident imprévu nous séparait, vous trouveriez d'autres guides et d'autres compagnons. Le mot de passe est celui-ci: Amis, n'est-ce pas ici la route de Tre-Castagne? Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est la route tout opposée, et que nul autre que vos complices ne vous adressera une question aussi niaise. Vous répondrez cependant, par prudence, et comme en vous jouant: Tout chemin conduit à Rome. Et vous ne prendrez confiance entière que lorsqu'on aura ajouté: Par la grâce de Dieu le père. N'oubliez pas! ne vous endormez pas sur vos mules; ne les ménagez pas. Nous avons des relais en route; pas un mot qui ne soit dit à l'oreille l'un de l'autre.»