En enjambant une brèche, Malacarne vit cet homme assis sous ses pieds, presque entre ses jambes. Il n'avait pas prévu cet obstacle; il n'avait pas son poignard, mais son pistolet dans la main. Un coup de stylet donné à propos tranche la vie de l'homme sans lui donner le temps de crier. Le coup de pistolet est moins sûr, et, d'ailleurs, Malacarne ne voulait pas tirer avant que tous ses compagnons fussent postés de manière à engager un feu meurtrier sur le fort. Cependant, la sentinelle allait donner l'alarme, lors même que le bandit ferait un mouvement en arrière, car ses pieds étaient mal assurés, et, les pierres, dépourvues de ciment, commençaient à crouler autour de lui. Le campiere ne dormait pas. Il était transi de froid et avait abrité sa tête sous son manteau pour se préserver du vent aigu qui l'engourdissait.

Mais si cette précaution atténuait le bruit de la rafale et l'aidait à mieux saisir les bruits éloignés, elle l'empêchait d'entendre ceux qui se faisaient à ses côtés, et le capuchon rabattu sur ses yeux le rendait aveugle depuis un quart d'heure. C'était pourtant un bon soldat, incapable de s'endormir à son poste. Mais il n'est rien de si difficile que de savoir bien veiller. Il faut pour cela une intelligence active, et celle du campiere était vide de toute pensée. Il croyait observer parce qu'il ne ronflait pas. Cependant il ne fallait qu'un grain de sable roulant à ses pieds pour qu'il tirât son fusil. Il avait la main sur la détente.

Par une inspiration désespérée, Malacarne jeta ses deux mains de fer autour de la gorge du malheureux gardien, roula avec lui dans l'intérieur du bastion et le tint ainsi étouffé jusqu'à ce qu'un de ses compagnons vint le poignarder entre ses bras.

Aussitôt après, ils se postèrent derrière les créneaux, de manière à ne pas craindre la riposte du fort; le feu qui brillait dans la cour leur permit de voir les campieri occupés à jouer sans méfiance, et ils prirent tout le temps de viser. Les armes furent rechargées précipitamment pendant que les assiégeants cherchaient les leurs; mais, avant qu'ils eussent songé à s'en servir, avant qu'ils eussent compris de quel côté ils étaient attaqués, une seconde décharge tomba sur eux d'aplomb et en blessa grièvement plusieurs. Deux ne se relevèrent point, un troisième tomba la figure en avant dans le feu, et y périt faute d'aide pour s'en retirer.

L'officier avait vu, de la tour, d'où partait cette attaque. Il accourait, rugissant, exaspéré. Il n'arriva pas à temps pour empêcher ses hommes d'envoyer aux murailles une décharge inutile. «Anes stupides, s'écria-t-il, vous usez vos munitions à tirer au hasard! Vous perdez la tête! Sortez, sortez! c'est dehors qu'il faut se battre!»

Mais il s'aperçut que lui-même avait perdu la tête, car il avait laissé son sabre sur la table où il s'était endormi. Six marches seulement le séparaient de cette salle. Il les franchit d'un seul bond car il savait bien qu'au bout d'un instant il lui faudrait combattre à l'arme blanche.

Mais, pendant la fusillade, le Piccinino avait réussi à défaire ses liens, et il avait profité du bruit pour enfoncer la porte mal assujettie de sa prison. Il avait sauté sur le sabre du lieutenant et renversé la torche de résine qui était fichée dans sa table. Lorsque l'officier rentra et chercha son arme à tâtons, il reçut en travers du visage une horrible blessure et tomba à la renverse. Carmelo s'élança sur lui et l'acheva. Puis il alla couper les liens de Verbum-Caro et lui mit dans les mains la gourde du lieutenant, en lui disant: «Fais ce que tu peux!»

Le faux Piccinino oublia en un clin d'œil ses souffrances et son état de faiblesse. Il se traîna sur ses genoux jusqu'à la porte, et là il réussit à se lever et à se tenir debout. Mais le vrai Piccinino, voyant qu'il ne pouvait marcher qu'en se tenant aux murs, lui jeta sur le corps le manteau de l'officier, le coiffa du chapeau d'uniforme, et lui dit de sortir sans se presser. Quant à lui, il descendit dans la cour abandonnée, arracha le manteau d'un des campieri qui venait d'être tué, se déguisa comme il put, et, fidèle à son compagnon, il vint le prendre par le bras pour l'emmener vers la porte du fort.

Tout le monde était sorti, sauf deux hommes qui devaient empêcher les prisonniers de profiter de la confusion pour s'évader, et qui revenaient prendre la garde de la tour. Le feu s'éteignait dans le préau et ne jetait plus qu'une lueur livide. «Le lieutenant blessé!» cria l'un d'eux en voyant Verbum-Caro soutenu par Carmelo, travesti lui-même. Verbum-Caro ne répondit point; mais, d'un geste, il leur enjoignit d'aller garder la tour. Puis il sortit le plus vite qu'il put avec son chef, qu'il suppliait de fuir sans lui, mais qui ne voulait à aucun prix l'abandonner.

Si c'était générosité chez le Piccinino, c'était sagesse aussi; car, en donnant de telles preuves d'affection à ses hommes, il s'assurait à jamais leur fidélité. Le faux Piccinino pouvait être repris dans un instant, mais s'il l'eût été, aucune torture ne lui eût fait avouer que son compagnon était le vrai Piccinino.