Déjà l'on se battait sur l'étroite plate-forme qui s'avançait devant le château, et les bandits commandés par Fra-Angelo feignaient de lâcher pied. Mais les campieri, privés de leur chef, agissaient sans ensemble et sans ordre. Lorsque la bande de Malacarne, descendant du bastion comme la foudre, vint s'emparer de la porte et leur montrer la retraite impossible, ils se sentirent perdus et s'arrêtèrent comme frappés de stupeur. En ce moment, Fra-Angelo, Michel, Magnani et leurs hommes, se retournèrent et les serrèrent de si près que leur position parut désespérée. Alors, les campieri, sachant que les brigands ne faisaient point de quartier, se battirent avec rage. Resserrés entre deux pans de muraille, ils avaient l'avantage de la position sur les bandits, qui étaient forcés d'éviter le précipice découvert. D'ailleurs, la bande de Malacarne venait d'être frappée de consternation.

A la vue des deux Piccinino, qui franchissaient la herse, et trompés par leur déguisement, les bandits avaient tiré sur eux. Verbum-Caro n'avait pas été touché; mais Carmelo, atteint par une balle à l'épaule, venait de tomber.

Malacarne s'était élancé sur lui pour l'achever, mais en reconnaissant son chef, il avait rugi de douleur, et ses hommes rassemblés autour de lui ne songeaient plus à se battre.

Pendant quelques instants, Fra-Angelo et Michel, qui combattaient au premier rang, faisant tête aux campieri, furent gravement exposés. Magnani s'avançait plus qu'eux encore; il voulait parer tous les coups qui cherchaient la poitrine de Michel, car on n'avait plus le temps de recharger les armes, on se battait au sabre et au couteau, et le généreux Magnani voulait faire un rempart de son corps au fils d'Agathe.

Tout à coup, Michel, qui le repoussait sans cesse, en le suppliant de ne songer qu'à lui-même, ne le vit plus à ses côtés. Michel attaquait avec fureur. Le premier dégoût du carnage s'étant dissipé, il s'était senti la proie d'une étrange et terrible exaltation nerveuse. Il n'était pas blessé; Fra-Angelo, qui avait une foi superstitieuse dans la destinée du jeune prince, lui avait prédit qu'il ne le serait pas; mais il eût pu l'être vingt fois qu'il ne l'eût pas senti, tant sa vie s'était concentrée dans le cerveau. Il était comme enivré par le danger, et comme enthousiasmé par la lutte. C'était une jouissance affreuse, mais violente; le sang de Castro-Reale s'éveillait et commençait à embraser les veines du lionceau. Quand la victoire se déclara pour les siens, et qu'ils purent rejoindre Malacarne en marchant sur des cadavres, Michel trouva que le combat avait été trop court et trop facile. Et cependant il avait été si sérieux, que presque tous les vainqueurs y avaient reçu quelque blessure. Les campieri avaient vendu chèrement leur vie, et si Malacarne n'eût retrouvé son énergie en voyant que le Piccinino se ranimait et se sentait assez de force pour se battre, la bande de Fra-Angelo eût pu être culbutée dans l'affreux ravin où elle se trouvait engagée.

L'aube grise et terne commençait à blanchir les cimes brumeuses qui fermaient l'horizon, lorsque les assiégeants rentrèrent dans la forteresse conquise. On devait la traverser pour se retirer, à couvert des regards des habitants de la ville, qui étaient sortis de leurs maisons et montaient timidement l'escalier de leur rue pour voir l'issue du combat. C'est à peine si cette population inquiète pouvait distinguer la masse agitée des combattants, éclairée seulement par les rapides éclairs des armes à feu. Quand on se battit corps à corps, les pâles citadins de Sperlinga restèrent glacés de terreur, en entendant les cris et les imprécations de cette lutte incompréhensible. Ils n'avaient aucune envie de secourir la garnison, et la plupart faisaient des vœux pour les bandits. Mais la peur des représailles les empêchait de venir à leur secours. Au lever de l'aube, on les aperçut presque nus, groupés sur des pointes de rocher comme des ombres frissonnantes, et s'agitant faiblement pour venir au secours du vainqueur.

Fra-Angelo et le Piccinino se gardèrent bien de les attendre. Ils entrèrent dans la forteresse précipitamment, chaque bandit y traînant un cadavre pour lui donner le coup de sécurité. Ils relevaient leurs blessés et défiguraient ceux d'entre eux qui étaient morts. Mais cette scène hideuse, pour laquelle Verbum-Caro retrouvait des forces, causa un dégoût mortel au Piccinino. Il donna des ordres à la hâte pour qu'on se dispersât et pour que chacun regagnât ses pénates ou son asile au plus vite. Puis il prit le bras de Fra-Angelo, et, confiant Verbum-Caro aux soins de Malacarne et de sa bande, il voulut entraîner le moine dans sa fuite.

Mais Fra-Angelo, en proie à une anxiété affreuse, cherchait Michel et Magnani, et sans dire leurs noms à personne, il allait demandant les deux jeunes moines qui l'avaient accompagné. Il ne voulait point partir sans les avoir retrouvés, et son obstination désespérée menaçait de lui devenir funeste.

Enfin le Piccinino aperçut deux frocs tout au fond du ravin.

«Voici tes compagnons, dit-il au moine, en l'entraînant. Ils ont pris les devants: et je conçois qu'ils aient fui le spectacle affreux de cette victoire: mais leur sensibilité ne les empêche pas d'être deux braves. Quels sont donc ces jeunes gens? Je les ai vus se battre comme deux lions; ils ont l'habit de ton ordre. Mais je ne puis concevoir comment ces deux héros ont vécu dans ton cloître sans que je les connusse.»