«Michel, dit alors le vieillard en essuyant son front nu jusqu'à l'occiput, je suis content de toi, et je vois que tu es un bon ouvrier; ce qui, à mes yeux, est indispensable à quiconque veut devenir un grand artiste. Ne se dépêche pas qui veut, et la plupart de ceux qui font vite font mal. Il ne faut pas les mépriser pour cela. Selon le cours ordinaire des choses, tout travail demande du sang-froid, du calcul, de l'ordre, de la prévoyance, enfin du raisonnement... oui, même pour charger une charrette de cailloux, il y a mille manières de s'y prendre, et une seule bonne. Celui-ci en prend trop avec sa pelle, celui-là pas assez; l'un élève trop le bras, et jette par dessus la charrette; l'autre ne lève pas assez, et jette tout dans les roues. N'as-tu jamais examiné, comparé et réfléchi, en regardant les plus simples travaux de la campagne? As-tu vu bêcher la terre? Pour cela comme pour le reste, il y a un bon ouvrier sur vingt maladroits. Et que sait-on, si celui qui bêche à lui seul autant que quatre, sans se fatiguer et sans perdre une seconde, n'est pas un homme supérieur qui ferait admirablement bien des choses plus savantes? Voyons, que t'en semble? Moi, je me suis toujours imaginé cela, et en voyant les jeunes filles cueillir des fraises dans la montagne, j'aurais deviné celle qui devait un jour le mieux tenir son ménage et le mieux élever ses enfants. Crois-tu que je divague? réponds.
—Je pense que vous avez raison, mon père, répliqua Michel en souriant; pour aller vite et bien, il faut pouvoir réunir la présence d'esprit à l'ardeur de la volonté; il faut avoir la fièvre dans le sang et la tête lucide. Il faut penser et agir simultanément. Non, certes, cela n'est pas donné à tous; et c'est une chose affligeante de voir tant d'organisations débiles et incomplètes, pour un si petit nombre de calmes et de puissantes. Hélas! je m'effraie de moi-même, malgré les éloges que vous venez de me donner; car je me sens rarement dans cette disposition souveraine et féconde, et, si j'y ai été tout à l'heure, c'est à votre exemple que je le dois.
—Non, non, Michel, il n'y a pas d'exemple qui serve aux impuissants. Pauvres êtres! ils font ce qu'ils peuvent, et c'est une raison pour que les plus robustes et les plus capables se fassent un devoir de les soulager. Ne sens-tu pas du contentement et de l'orgueil de l'avoir fait?
—Vous avez raison, mon père! vous savez trouver le côté noble et légitime de mes instincts mieux que moi-même. Ah! Pier-Angelo! tu ne sais pas lire, et tu m'as fait apprendre mille choses que tu ne connais pas. Pourtant, tu es la lumière de mon âme, et, à chaque pas, je sens que tu ouvres les yeux à un aveugle.
—C'est bien dit, cela! s'écria le bon Pierre avec un ravissement naïf. Je voudrais que cela fût écrit. C'était comme quand les acteurs récitent de belles sentences sur la scène. Voyons, comment as-tu dit? répète cela. Tu m'as tutoyé, tu m'as appelé par mon nom, comme si je n'étais pas là et que tu vinsses à penser à ton vieux ami... Oh! j'aime les belles paroles, moi! Pier-Angelo, tu ne sais pas lire... tu as commencé ainsi... Et puis, tu t'es comparé à un aveugle dont j'étais la lumière, moi, pauvre ignorant, mais dont le cœur voit clair pour toi, Michel... Je voudrais savoir faire des vers en pur toscan; mais je ne sais qu'improviser dans mon dialecte de Sicile, où, pourvu qu'on rime en i et en ù, on arrive toujours à faire quelque chose qui ressemble à des vers. Si je pouvais, je ferais une belle chanson sur l'amour et la modestie d'un fils qui attribue à son vieux bonhomme de père tout ce qu'il découvre de lui-même: une chanson!... il n'y a rien de plus parfait au monde qu'une bonne chanson... J'en sais beaucoup, mais il y en a peu dont je sois parfaitement content. Je voudrais pouvoir refaire à toutes quelque chose qui manque. Cela me fait penser qu'il faudra que je chante ce soir à souper. Hum! après avoir avalé tant de poussière! mais il y aura de bon vin à la buvette des ouvriers. Tu ne veux donc pas y venir? Décidément tu n'aimes pas à trinquer avec tout le monde. Tu as peut-être raison, toi. On te dit fier; mais, d'un autre côté, tu es sobre et digne. Il faut faire ce qui te convient. Après tout, tu as beau dire, tu ne seras jamais, quoi que tu fasses, un simple ouvrier comme moi. Tu m'aides comme un manœuvre à l'heure qu'il est, et c'est bien. Mais une fois nos petites dettes payées, tu retourneras à Rome, car j'entends que tu continues ces nobles études qui te charment.
—Ah! mon père, chacune de vos paroles me perce le cœur. Nos petites dettes! c'est moi qui les ai contractées, et non pas seulement pour de bonnes études, mais pour de sots amusements et de folles vanités d'enfant. Et quand je songe que chaque année passée par moi à Rome vous coûte tout le fruit de votre labeur!
—Eh bien! pour qui donc gagnerais-je de l'argent, si ce n'était pour mon fils?
—Mais vous vous privez!
—De rien du tout. Je trouve, partout où l'on m'emploie, de l'amitié, de la confiance; et, sauf un peu de bon vin, qui est le lait des vieillards, et qui, Dieu merci, n'est ni rare ni cher dans nos heureux climats, je n'ai besoin de rien. Que faut-il à un homme de mon âge? Ai-je besoin de songer à l'avenir? Ta sœur est laborieuse: elle trouvera un bon mari. Mon sort n'est-il pas ce qu'il sera jusqu'à ma dernière heure? Je n'ai rien de nouveau à apprendre dont je puisse faire usage. Pourquoi amasserais-je de l'argent? En amasser pour ton âge mûr, serait folie: ce serait priver ta jeunesse des moyens de se développer et de s'assurer l'avenir.
—Hélas! c'est votre avenir qui m'effraie justement, mon père! L'avenir d'un vieillard, c'est la perte des forces, les infirmités, l'abandon, la misère! Et, si tous vos sacrifices étaient perdus! Si j'étais sans vertu, sans intelligence, sans courage, sans talent! Si je n'arrivais pas à faire fortune, à bien marier ma sœur et à vous assurer de l'aisance et de la sécurité pour vos vieux jours!