—Allons, allons! c'est outrager la Providence que de douter de soi-même quand on se sent porté à bien faire. D'ailleurs, mettons tout au pire, et tu verras que rien n'est perdu. Je suppose que tu ne sois qu'un artiste ordinaire; tu gagneras toujours ton pain, et, comme tu as de l'esprit, tu sauras te contenter des plaisirs qui seront à ta portée. Tu feras comme moi, qui, sans jamais être riche, ne me suis jamais considéré comme pauvre, n'ayant jamais eu plus de besoins que de ressources. C'est une philosophie que tu ne connais pas encore, parce que tu es dans l'âge des grands désirs et des grandes espérances, mais qui te viendra si tes projets échouent. Je n'admets pas encore qu'ils puissent échouer. Voilà pourquoi je ne te prêche pas maintenant la modération. La puissance vaut encore mieux. Celui qui court bien au jeu de bagues est enivré de joie. Il remporte le prix et s'applaudit d'avoir osé courir. Mais celui qui a rompu des lances en pure perte s'en va chez lui en disant: j'ai du malheur, je ne jouerai plus. Et celui-là est encore content d'avoir profité de l'expérience et de pouvoir se donner une sage leçon à lui-même. Mais je sens la brise du soir sécher un peu trop vite la sueur sur mon vieux front; je vais me rafraîchir à l'office. Toi, puisque tu n'as plus rien à faire ici, rassemble nos outils et va-t'en à la maison.
—Et vous, mon père, quand donc rentrerez-vous?
—Ah! moi, Michel, je ne sais trop ni quand ni comment! cela dépendra du plaisir que j' aurai à souper. Tu sais qu'au fond je suis sobre et ne bois pas plus que ma soif; mais si l'on me fait chanter et rire, et babiller, je m'exalte, j'entre dans des accès de joie et de poésie qui m'emmènent jusque dans la lune; et, alors, il ne faut plus me parler d'aller me coucher. Ne sois pas inquiet de moi. Je ne tomberai pas dans un coin, je n'ai pas l'ivresse des brutes; j'ai celle des beaux esprits, au contraire, et je ne me conduis jamais plus raisonnablement que quand je me sens un peu fou; c'est-à-dire que je travaillerai encore ici demain au grand jour, pour aider à défaire tout ce que nous avons fait cette semaine, et que je serai moins fatigué que si j'avais passé la nuit dans mon lit.
—Vous devez bien me mépriser de ne savoir pas trouver dans le vin cette force surhumaine qu'il vous donne!
—Tu n'as jamais voulu essayer!... s'écria le vieillard; et il reprit tout aussitôt: Et tu as bien fait! parce qu'à ton âge c'est un stimulant inutile. Ah! quand j'étais jeune, le moindre regard de femme m'eût donné plus de force que toute la cave de la princesse ne m'en donnerait à l'heure qu'il est! Allons, bonsoir, mon enfant.»
En parlant ainsi, Pier-Angelo remontait le perron de bois qu'il venait de construire, car il avait causé avec son fils dans le jardin, où il s'était jeté sur le gazon pour reprendre haleine. Michel l'arrêta, et, au lieu de le quitter:
«Mon père, dit-il avec une émotion extraordinaire, est-ce que vous aurez le droit de rester dans ce bal après que le beau monde sera entré?
—Mais certainement, répondit Pier-Angelo surpris du mouvement du jeune homme. Nous avons été choisis plusieurs de chaque profession, en tout une centaine d'ouvriers d'élite, pour veiller à ce que rien ne se dérangeât durant la fête. Au milieu d'un semblable mouvement, une charpente peut fléchir, une toile se détacher et s'enflammer aux lustres; mille accidents doivent toujours être prévus, et un certain nombre de bras éprouvés tout prêts à y porter remède. Nous n'aurons peut-être rien à faire, et alors nous passerons joyeusement la nuit à table; mais, à tout événement, nous sommes là. De plus, nous avons le droit de circuler partout, afin de donner notre coup d'œil et de prévenir l'incendie, la confusion, la mauvaise odeur des lumières qui s'éteignent, la chute d'un tableau, d'un lustre, d'un vase, que sais-je? On a toujours besoin de nous, et, à tour de rôle, nous faisons notre ronde, ne fût-ce que pour empêcher les filous de s'introduire.
—Et vous êtes payés pour faire ce métier de serviteurs?
—Nous sommes payés si bon nous semble. A ceux qui le font par pure amitié, la princesse fait toujours quelque agréable présent, et, pour les vieux amis comme moi, elle a toujours de bonnes paroles et des attentions délicates. Et puis, d'ailleurs, quand même cela ne rapporterait rien, n'est-ce pas un devoir pour moi de mettre ma prévoyance, mon activité et ma fidélité au service d'une femme que j'estime autant qu'elle? Je n'ai pas encore eu besoin d'elle; mais j'ai vu comment elle secourait ceux qui tombent dans la peine, et je sais qu'elle me panserait de ses mains si elle me voyait blessé.