Alors une femme blanche passait lentement et s'emparait seule de sa passion vagabonde. Elle s'arrêtait devant lui et le regardait, d'abord avec des yeux pétrifiés, qui s'animaient peu à peu et finissaient par lui lancer des flammes dont il se sentait consumé. Immobile à ses pieds, il la voyait se pencher sur lui. Il croyait sentir son haleine effleurer son front; mais aussitôt la bande échevelée des courtisanes latines l'enlaçait dans un réseau d'étoffes diaprées et l'entraînait dans un tourbillon jusque sous les combles de la voûte. Il se trouvait alors seul sur son échelle, barbouillé de peinture, couvert de taches, accablé, haletant, dans une effrayante solitude, et à peine éclairé d'un jour incertain. Le silence planait sur les salles vides et froides; il ne lui restait de sa vision qu'une petite fleur brisée, dont il avait épuisé le parfum à force de l'aspirer.

Cette fantasmagorie devint si pénible que Michel, effrayé, repoussa encore une fois le cyclamen, pensant que ses émanations avaient quelque chose de narcotique et de vénéneux. Cependant, il ne put se résoudre à l'anéantir. Il le plaça dans un verre d'eau, et, ouvrant de nouveau sa fenêtre:

«Pourquoi souffrir ainsi sans cause et sans but? se dit-il; est-ce un regard de femme, est-ce la vue lointaine d'une grande fête, qui font travailler ainsi mon imagination désordonnée? Eh bien! si la folie est indomptable, donnons-lui carrière; sans doute, le spectacle de la réalité va ou l'éteindre ou lui fournir des aliments nouveaux. Ou je me calmerai ou je changerai de souffrance; qu'importe!

—Qu'as-tu donc à parler ainsi tout seul, Michel? lui dit une voix douce, en même temps que la porte de sa petite chambre s'entr'ouvrait derrière lui. Et Michel, en se retournant, vit sa petite sœur Mila, qui, les pieds nus et le corps enveloppé dans une piddemia (mante brune à l'usage des femmes du peuple), s'approchait avec précaution.

Il n'y avait rien au monde d'aussi joli, d'aussi gracieux et d'aussi aimable que Mila. Michel l'avait toujours tendrement aimée. Cependant, son apparition, en cet instant, lui causa un peu d'humeur.

«Que viens-tu faire ici, petite? lui dit-il, et pourquoi ne dors-tu pas?

—Dormir déjà! dit-elle, quand j'entends rouler les carrosses dans le faubourg, et quand je vois le palais de la princesse briller là-bas comme une étoile? Oh! je ne saurais reposer! Notre père m'avait fait promettre de me coucher comme à l'ordinaire, et de ne pas aller courir autour du palais avec les autres jeunes filles pour tâcher de regarder la fête par les portes entr'ouvertes. Je m'étais donc couchée, et, quoique ces violons, qu'on entend d'ici, me fissent sauter le cœur en mesure, j'allais m'endormir résolument, lorsque mon amie Nenna est venue me demander d'aller avec elle.

—Et tu veux y aller, Mila? désobéir à ton père? Courir la nuit aux abords de cette maison entourée de valets, de mendiants et de vagabonds, avec une petite écervelée comme Nenna? Tu ne le feras pas, je m'y oppose!

—Eh! il n'est pas nécessaire de prendre ces grands airs paternels, monsieur mon frère, répondit Mila d'un ton piqué. Me croyez-vous assez folle pour écouter Nenna? Je l'ai renvoyée; elle est déjà loin d'ici, et j'allais me rendormir quand je vous ai entendu marcher et parler. J'ai cru que mon père était avec vous; mais, en regardant par la fente de la porte, j'ai vu que vous étiez seul, et alors...

—Et alors, tu viens babiller pour te dispenser de t'endormir?