Michel s'avisa de tout cela trop tard pour réparer son imprudence. Il n'était plus temps de sortir naturellement, comme il était entré. Et puis, il était cloué à sa place par une inquiétude et une curiosités ardentes. Cet homme, qui était là, c'était sans doute l'amant de la princesse.

C'était un homme de trente-cinq ans environ, d'une haute stature et d'une figure grave et douce, admirablement belle et régulière. Dans sa manière d'être assis en face d'Agathe, à une distance qui tenait le milieu entre le respect et l'intimité, il n'y avait pourtant rien à reprendre; mais quand Michel eut recouvré assez de sang-froid pour entendre les paroles qui frappaient ses oreilles, il crut voir un indice certain d'affection partagée dans cette phrase que prononça la princesse:

—Dieu merci, personne ne s'est encore avisé de lever ce rideau et de découvrir cette retraite charmante: malgré l'espèce de coquetterie que je pourrais mettre à y conduire mes hôtes (car elle est décorée à ravir, ce soir), je voudrais pouvoir y passer cette nuit toute seule, ou avec vous, marquis, pendant que le bal, le bruit et la danse iraient leur train derrière le rideau.

Le marquis répondit, d'un ton qui n'indiquait pas un homme avantageux:

—Vous auriez dû faire fermer tout à fait la grotte, par une porte dont vous auriez eu la clé, et vous en faire un salon réservé, où vous seriez venue de temps en temps vous reposer de la chaleur, de la lumière et des compliments. Vous n'êtes plus habituée au monde, et vous avez trop compté sur vos forces. Vous serez horriblement fatiguée demain matin.

—Je le suis déjà; mais ce n'est pas le monde et le bruit qui m'ont brisée ainsi en un instant.

—Cela, je le conçois, chère amie, dit le marquis en pressant fraternellement la main d'Agathe dans les siennes. Tâchez de vous en distraire, du moins pour quelques heures, afin qu'il n'y paraisse point; car vous ne pouvez échapper aux regards, et, hormis cette grotte, vous ne vous êtes pas laissé, dans tout votre palais, un coin où vous puissiez vous réfugier, sans traverser une foule de salutations obséquieuses, de regards curieux...

—Et de phrases banales dont je me sens déjà le cœur affadi, répondit la princesse en s'efforçant de sourire. Comment peut-on aimer le monde, marquis! concevez-vous cela?

—Je le conçois pour les gens satisfaits d'eux-mêmes, qui croient toujours avoir du profit à se montrer.

—Tenez, le bal est charmant ainsi, à distance, quand on ne le voit pas, et qu'on n'y est pas vu. Ce bourdonnement, cette musique qui nous arrivent, et l'idée qu'on s'amuse ou qu'on s'ennuie là-bas, sans que nous soyons forcés de nous en mêler, ont du piquant et presque de la poésie.