—Non, lui dit-il. Je ne sais pas au juste si je pourrai m'installer à Catane, car je me suis fait lire les gazettes, ce matin encore, et on ne dit point que le cardinal Ieronimo soit mort. On n'en parle point. Un personnage si protégé du gouvernement et si riche ne pourrait ni guérir ni trépasser sans qu'on en fit grand bruit. J'en conclus qu'il respire encore, mais qu'il n'en vaut guère mieux. Son remplaçant par interim est un brave seigneur, bon patriote et ami du peuple. Je n'ai rien à craindre de la police tant que nous aurons affaire à lui. Mais enfin, si par miracle ce prince Ieronimo revenait à la vie et à la santé, il me faudrait revenir ici au plus vite; et alors à quoi bon t'avoir fait faire ce voyage qui interromprait tes études?
—Mais, dit Michel, pourquoi ne pas attendre que le sort de ce prince se décide, pour partir vous-même? Je ne sais pas ce que vous avez à craindre de lui et du séjour de Catane, mon père; car vous n'avez jamais voulu vous expliquer clairement à cet égard; mais je suis effrayé de vous voir partir seul avec cette enfant, pour une terre où vous n'êtes pas sûr d'être bien accueilli. Je sais que la police des gouvernements absolus est ombrageuse, tracassière; et n'eussiez-vous à redouter qu'un emprisonnement momentané, que deviendrait notre petite Mila, seule, dans une ville où vous ne connaissez plus personne? Laissez-moi vous accompagner, au nom du ciel! je serai le défenseur et le gardien de Mila, et, quand je vous verrai tranquilles et bien installés, s'il vous plaît de rester en Sicile, je reviendrai reprendre mes études à Rome.
—Oui, Michel, je le sais, et je le comprends, repartit Pier-Angelo. Tu n'as aucun désir de rester en Sicile, et ta jeune ambition s'arrangerait mal du séjour d'une île que tu crois privée des ressources et des monuments de l'art.... Tu te trompes; nous avons de si beaux monuments! Palerme en fourmille, l'Etna est le plus grand spectacle que la nature puisse offrir à un peintre, et, quant aux peintures, nous en avons. Le Morealèse a rempli notre patrie de chefs-d'œuvre comparables à ceux de Rome et de Florence!...
—Pardon, mon père, dit Michel en souriant. Le Morealèse n'est point à comparer à Raphaël, à Michel-Ange, ni à aucun des maîtres de l'école florentine.
—Qu'en sais-tu? Voilà bien les enfants! Tu n'as pas vu ses grandes œuvres, ses meilleurs morceaux; tu les verrais chez nous. Et quel climat! quel ciel! quels fruits! quelle terre promise!
—Eh bien, père, permets-moi de t'y suivre, dit Michel. C'est précisément ce que je te demande.
—Non! non! s'écria Pier-Angelo vivement. Je m'oubliais à te vanter Catane, et je ne veux pas que tu m'y suives maintenant; je sais que ton bon cœur et ta sollicitude pour nous te le conseillent; mais je sais aussi que ta fantaisie ne t'y porte pas. Je veux que cela te vienne naturellement, quand l'heure de la destinée aura sonné, et que tu baises alors le sol de ta patrie avec amour, au lieu de le fouler aujourd'hui avec dédain.
—Ce sont là, mon père, des raisons de peu de valeur auprès des inquiétudes que je vais éprouver en votre absence. J'aime mieux m'ennuyer et perdre mon temps en Sicile que de vous y laisser aller sans moi, et de rêver ici périls et catastrophes pour vous.
—Merci, mon enfant, et adieu! lui dit le vieillard en l'embrassant avec tendresse. Si tu veux que je te le dise clairement, je ne peux pas t'emmener. Voici la moitié de l'argent que je possède, ménage-le jusqu'à ce que je puisse t'en envoyer d'autre. Tu peux compter que je ne perdrai pas mon temps à Catane, et que j'y travaillerai assidûment pour te procurer de quoi continuer la peinture. Il me faut le temps d'arriver et de m'installer, après quoi, je trouverai de l'ouvrage, car j'avais beaucoup d'amis et de protecteurs dans mon pays, et je sais que j'en retrouverai quelques-uns. Ne rêve pas périls et catastrophes. Je serai prudent, et, quoique la fausseté et la peur ne soient pas mes défauts habituels, j'ai trop de sang sicilien dans les veines pour ne savoir pas trouver au besoin la finesse d'un vieux renard. Je connais l'Etna comme ma poche, et ses gorges sont assez profondes pour tenir longtemps caché un pauvre homme comme moi. Enfin, j'ai gardé, comme tu le sais, de bonnes relations, quoiqu'en secret, avec mes parents. J'ai un frère capucin, qui est un grand homme. Mila trouverait chez eux asile et protection au besoin. Je t'écrirai, c'est-à-dire ta sœur t'écrira pour moi, le plus souvent possible, et tu ne seras pas longtemps incertain de notre sort. Ne m'interroge pas dans tes lettres; la police les ouvre. Ne prononce pas le nom des princes de Palmarosa, si nous ne t'en parlons pas les premiers....
—Et jusque-là, dit Michel, ne saurai-je pas ce que j'ai à craindre ou à espérer de la part de ces princes?