—Avez-vous eu parfois une entière confiance en moi?

—Oui, Madame, presque toujours.

—Qu'est-ce qui vous l'a donc ôtée?

—Ne me condamnez pas à vous le dire, Madame; des apparences, des récits ridicules, la présence de Ginetta auprès de vous, votre air et vos manières par moments, et, plus que tout cela, vos bizarreries, vos goûts si opposés entre eux et qui se succèdent sans s'exclure; tout ce que je ne comprends pas m'effraie... Mais qu'avez-vous à faire de mon estime?

—Je ne vous la demande pas, Monsieur, répondit la princesse, j'espérais pouvoir la réclamer.»

Ils gardèrent de nouveau le silence, et la princesse, faisant un visible effort pour dompter sa propre fierté, reprit la parole.

«Vous êtes brutal, lui dit-elle, et nul homme de votre âge n'a osé me parler comme vous faites. C'est cela qui fait que je vous estime et que je voudrais être estimée de vous. Voyez pourtant ce que c'est que la confiance, Julien! ne tiendrait-il pas à moi de penser en cet instant que vous êtes le plus rusé et le plus habile des ambitieux qui se soient cachés sous une écorce rude et franche? Pourtant je sais que vous ne me trompez pas, et que bien réellement vous me mettez le marché à la main. Votre départ ou ma justification. Ma justification! ajouta-t-elle avec une expression de dépit, tenez, voici la clé de ce coffre;» et elle la jeta avec colère aux pieds de Julien.

—Je ne la ramasserai point, dit-il avec dépit à son tour; vous me regardez comme un insolent; je l'ai mérité et je m'en vais.

—Adieu donc! lui dit-elle en lui tendant la main; il est malheureux que nous n'ayons pu rester amis comme nous l'avons été.»

Il s'approcha pour prendre sa main, et il vit qu'elle pleurait. Toute sa colère tomba, et, s'arrêtant devant elle avec la gaucherie d'un enfant qui n'ose pas demander pardon, il se mit à pleurer aussi.