—O mon Dieu! pensa Trenmor, il est donc bien changé! Son sommeil était pur comme celui d’un enfant; et quand la main d’un ami l’éveillait, son premier regard était un sourire, sa première parole une bénédiction. Pauvre Sténio! quelles souffrances ont donc aigri ton âme, quelles fatigues ruiné ton corps, pour que je te retrouve ainsi?»

Immobile et debout derrière le sofa, plongé dans de sombres réflexions, Trenmor regardait Sténio, dont la respiration courte et le rêve convulsif trahissaient les agitations intérieures. Tout à coup le jeune homme s’éveilla de lui-même et bondit en criant d’un voix rauque et sauvage. Mais en voyant la table et les convives qui le regardaient d’un air d’étonnement et de dédain, il se rassit sur le sofa, et, croisant ses bras, il promena sur eux son œil hébété, dont le vin et l’insomnie avaient altéré la forme et arrondi le contour.

«Eh bien! Jacob, lui cria par ironie le jeune Marino, as-tu terrassé l’esprit de Dieu?

—J’étais aux prises avec lui, répondit Sténio, dont le visage prit aussitôt une expression de causticité haineuse, plus étrangère encore à celle que Trenmor lui connaissait; mais maintenant j’ai affaire a un plus rude champion, puisque me voici en lutte avec l’esprit de Marino.

—Le meilleur esprit, répliqua Marino, est celui qui tient un homme au niveau de sa situation. Nous nous sommes rassemblés ici pour lutter, le verre à la main, de présence, d’esprit, de gaieté soutenue, d’égalité de caractère. Les roses qui couronnent la coupe de Zinzolina ont été renouvelées trois fois depuis que nous sommes ici, et le front de notre belle hôtesse n’a pas encore fait un pli de mécontentement ou d’ennui; car la bonne humeur de ses convives ne s’est pas ralentie un instant. Un seul aurait troublé la fête s’il n’était pas bien convenu que, triste ou gai, malade ou en santé, endormi ou debout parmi les amis du plaisir, Sténio ne compte pas; car l’astre de Sténio s’est couché dès la première heure.

—Qu’avez-vous à reprocher à cet enfant? dit Pulchérie. Il est malade et chétif: il a dormi toute la nuit dans ce coin...

—Toute la nuit? dit Sténio en bâillant. Ne sommes-nous encore qu’au matin? J’espérais, en voyant les flambeaux allumés, que nous avions enterré le jour. Quoi! il n’y a que six heures que vous êtes réunis, et vous vous étonnez de n’être pas encore ennuyés les uns des autres! En effet, cela est merveilleux, vu le choix et l’assortiment de vos seigneuries. Pour moi, j’y tiendrais bien huit jours, mais à condition que j’y dormirais tout le temps.

—Et pourquoi n’allez-vous pas dormir ailleurs, dit Zamarelli. Feu l’excellent prince de Bambucci, qui mourut l’an passé plein de gloire et d’années, et qui fut certes le premier buveur de son siècle, aurait condamné à l’eau à perpétuité, ou tout au moins aux galères, l’ingrat qui se serait endormi à sa table. Il soutenait avec raison qu’un véritable épicurien doit réparer ses forces par une vie bien réglée, et qu’il y avait autant d’impiété à dormir devant les flacons qu’à boire seul et triste dans une alcôve. Quel mépris cet homme aurait eu pour toi, Sténio, s’il t’eût vu occupé à chercher le plaisir dans la fatigue, faisant tout à contre-mesure, veillant et composant des poëmes quand les autres dorment, tombant épuisé de lassitude à côté des coupes pleines et des femmes aux pieds nus!»

Soit affectation, soit épuisement, Sténio ne sembla pas avoir entendu un mot du discours de Zamarelli; seulement, au dernier mot, il souleva un peu sa tête appesantie en disant: