—Voici le poëte qui reparaît, dit Marino en levant les épaules. Ne savez-vous pas qu’on ne peut boire à la lumière du jour, à moins d’être un Allemand ou un cuistre? Un repas sans bougies est comme un bal sans femmes. Et d’ailleurs un convive qui sait vivre doit ignorer le cours des heures et ne pas s’inquiéter s’il fait jour ou nuit dans le rue, si les bourgeois se couchent ou si les cardinaux s’éveillent.
—Zinzolina, dit Sténio d’un ton d’insulte et de mépris, l’air qu’on respire ici est infect. Ce vin, ces viandes, ces liqueurs fumantes, tout cela ressemble à une taverne flamande. Donnez-moi de l’air, ou je renverse vos flambeaux, ou je brise les glaces de vos croisées.
—C’est vous qui sortirez d’ici et qui allez prendre l’air dehors! s’écrièrent les convives en se levant avec indignation.
—Eh! ne voyez-vous pas qu’il en est incapable?» dit la Zinzolina en courant à Sténio qui tombait évanoui sur le sofa.
Trenmor l’aida à le secourir, les autres se rassirent.
«Quelle pitié, se disaient ils, de voir la Zinzolina, la plus jolie des filles, éprise de ce poëte, phthisique et prendre au sérieux toutes ses affectations!
—Reviens à toi, mon enfant, disait Pulchérie; respire ces essences, penche-toi sur la croisée. Ne sens-tu pas l’air qui arrive à ton front et qui agite tes cheveux?
—Je sens tes mains qui m’échauffent et m’irritent, répondit Sténio; ôte-les de mon visage. Retire-toi, tu sens le musc, tu sens par trop la courtisane. Fais-moi donner du rhum, je me sens en disposition de m’enivrer.
—Sténio, vous êtes fou et cruel, reprit la Zinzolina avec une grande douceur. Voici un de vos meilleurs amis qui depuis une heure est près de vous; ne le reconnaissez-vous pas?
—Mon excellent ami, dit Sténio, daignez donc vous baisser; car vous me semblez si grand qu’il faudra que je me lève pour vous voir, et il n’est pas sûr que votre visage en vaille la peine.