«Sirius, tu n’es pas l’étoile de l’amour, tu n’es pas l’astre de l’espérance. Le rossignol ne s’inspire pas de ta mâle beauté, et les fleurs ne s’ouvrent pas sous ton austère influence. L’aigle des montagnes te salue au matin d’une voix triste et farouche; la neige s’amasse sous ton regard impassible, et la bise chante tes splendeurs sur les cordes d’airain de sa harpe lugubre.

«C’est ainsi que l’âme où tu règnes, ô vertu! ne s’ouvre plus ni à l’espoir ni à la tendresse; elle est scellée comme un cercueil de plomb, comme la nuit hyperboréenne aux confins de l’horizon quand Sirius est à la moitié de sa course. Elle est morne comme l’hiver, obscure comme un ciel sans lune, et traversée d’un seul rayon froid et pénétrant comme l’acier. Elle est ensevelie sous un linceul, elle n’a plus ni transports, ni chants, ni sourires.

«Mon âme, c’est la nuit, c’est le froid, c’est le silence; mais ta splendeur, ô vertu! c’est le rayon de Sirius éclatant et sublime.»

La voix se perdit dans l’espace. Sténio resta quelques instants absorbé; puis il descendit vers la vallée, les yeux fixés sur Vénus qui se levait à l’horizon.

XXV.

Le printemps était revenu, et avec lui le chant des oiseaux et le parfum des fleurs nouvelles. Le jour finissait, les rougeurs du couchant s’effaçaient sous les teintes violettes de la nuit: Lélia rêvait sur la terrasse de la villa Viola. C’était une riche maison qu’un Italien avait fait bâtir pour sa maîtresse à l’entrée de ces montagnes. Elle y était morte de chagrin; et l’Italien, ne voulant plus habiter un lieu qui lui rappelait de douloureux souvenirs, avait loué à des étrangers les jardins qui renfermaient la tombe, et la villa qui portait le nom de sa bien-aimée. Il y a des douleurs qui se nourrissent d’elles-mêmes; il y en a qui s’effraient et qui se fuient comme des remords.

Molle et paresseuse comme la brise, comme l’onde, comme tout ce jour de mai si doux et si somnolent, Lélia, penchée sur la balustrade, plongeait du regard dans la plus belle vallée que le pied de l’homme civilisé ait foulée. Le soleil était descendu derrière l’horizon, et pourtant le lac conservait encore un ton rouge ardent comme si l’antique dieu, qu’on supposait rentrer chaque soir dans les flots, se fût en effet plongé dans sa masse transparente.

Lélia rêvait. Elle écoutait le murmure confus de la vallée, les cris des jeunes agneaux qui venaient s’agenouiller devant leurs mères, le bruit de l’eau dont on commençait à ouvrir les écluses, la voix des grands pâtres bronzés, qui ont un profil grec, de pittoresques haillons, et qui chantent d’un ton guttural en descendant la montagne, l’escopette sur l’épaule. Elle écoutait aussi la clochette au timbre grêle qui sonne au cou des longues vaches tigrées, et l’aboiement sonore de ces grands chiens de race primitive qui font bondir les échos sur le flanc des ravins.

Lélia était calme et radieuse comme le ciel. Sténio fit apporter la harpe, et lui chanta ses hymnes les plus beaux. Pendant qu’il chantait, la nuit descendait, toujours lente et solennelle, comme les graves accords de la harpe, comme les belles notes de la voix suave et mâle du poëte. Quand il eut fini, le ciel était perdu sous ce premier manteau gris dont la nuit se revêt, alors que les étoiles tremblantes osent à peine se montrer lointaines et pâles comme un faible espoir au sein du doute. A peine une ligne blanche perdue dans la brume se dessinait au pourtour de l’horizon. C’était la dernière lueur du crépuscule, le dernier adieu du jour.

Alors ses bras tombèrent, le son de la harpe expira, et le jeune homme, se prosternant devant Lélia, lui demanda un mot d’amour ou de pitié, un signe de vie ou de tendresse. Lélia prit la main de l’enfant, et la porta à ses yeux: elle pleurait.