«En effet, je ne tardai pas à sentir les nouveaux aiguillons de cette inquiétude dangereuse qui m’avait déjà fait subir tant de maux. Je m’aperçus un jour que ma liberté m’était rendue, qu’aucun serment ne me consacrait plus à Dieu, que j’appartenais à l’humanité, et qu’il était temps peut-être de retourner à elle, si je ne voulais perdre entièrement l’usage du mon cœur et de mon intelligence. Les jours d’affaissement qui trouvaient si souvent place dans ma vie, me laissaient un long effroi, et je me débattais alternativement contre l’appréhension de l’idiotisme et celle de la folie.

«Un soir, je me sentis profondément ébranlée dans ma foi religieuse, et du doute je passai à l’athéisme. Je vécus plus plusieurs heures sous le charme d’un sentiment d’orgueil inconcevable, et puis je retombai de cette hauteur dans des abîmes de terreur et de désolation. Je sentis que le vice et le crime étaient tout près d’entrer dans ma vie, si je perdais l’espoir céleste qui seul m’avait fait jusque-là supporter les hommes.

«Le tonnerre vint à gronder sur ma tête: c’était le premier orage du printemps, un de ces orages prématurés qui bouleversent parfois inopinément les jours encore froids du mois d’avril. Je n’ai jamais entendu rouler la foudre et vu le feu du ciel sillonner les nuées sans qu’un sentiment d’admiration et d’enthousiasme m’ait ramenée à l’instinct de la foi. Involontairement je tressaillis, et par habitude je m’écriai saisie d’une sainte terreur:—Vous êtes grand, ô mon Dieu! la foudre est sous vos pieds, et de votre front émane la lumière...

«L’orage augmentait; je rentrai dans ma cellule, seul endroit vraiment abrité de l’abbaye. La nuit vint de bonne heure, la pluie tombait par torrents, le vent mugissait sans interruption dans les longs corridors, et les pâles éclairs s’éteignaient sous les nuées qui crevaient de toutes parts. Alors je trouvai dans mon isolement, dans la sécurité de mon abri, dans le calme austère, mais réel, qui m’entourait au milieu du désordre des éléments, un sentiment d’indicible bien-être et de reconnaissance passionnée envers le ciel. L’ouragan enlevait aux ruines des tourbillons de poussière et de craie qu’il semait sur les arbrisseaux incultes et sur les décombres. Il arrachait aux murs leurs rameaux de plantes grimpantes, à l’hirondelle le frêle abri de son nid à demi construit sous les voussures poudreuses. Il n’y avait pas une pauvre fleur, pas une feuille nouvelle qui ne fût flétrie et emportée; les chardons emplissaient l’air de leur duvet dispersé; les oiseaux pliaient leurs ailes humides et se réfugiaient dans les broussailles; tout semblait contristé, fatigué, brisé; moi seule j’étais paisiblement assise au milieu de mes livres, occupée de temps en temps à suivre d’un œil nonchalant la lutte terrible des grands ifs contre la tempête et les ravages de la grêle sur les jeunes bourgeons des sureaux sauvages.—Ceci, m’écriai-je, est l’image de ma destinée: le calme au fond de ma cellule, l’orage et la destruction au dehors. Mon Dieu, si je ne m’attache à vous; le vent de la fatalité m’emportera comme ces feuilles, il me brisera comme ces jeunes arbres. Oh! reprenez-moi, mon Dieu! reprenez mon amour, ma soumission et mes serments. Ne permettez plus que mon âme s’égare et flotte ainsi entre l’espoir et la méfiance; ramenez-moi à de grandes et solides pensées par une rupture éternelle, absolue entre moi et les choses, par une alliance indissoluble avec la solitude.

«Je m’agenouillai devant le Christ, et dans un mouvement d’espoir et d’entraînement, j’écrivis sur la muraille blanche un serment que je lus à haute voix dans le silence de la nuit:

«Ici, un être encore plein de jeunesse et de vie se consacre à la prière et à la méditation par un serment solennel et terrible.

«Il jure par le ciel, par la mort et par la conscience, de ne jamais quitter l’abbaye de ***, et d’y vivre tout le reste des jours qui lui seront comptés sur la terre.»

Après cette résolution violente et singulière, je sentis un grand calme, et je m’endormis malgré l’orage qui augmentait d’heure en heure. Vers le jour je fus éveillée par un fracas épouvantable. Je me levai et courus a ma fenêtre. Une des galeries supérieures, qui élevait encore la veille ses frêles piliers et ses élégantes sculptures autour du préau, venait de céder à la force de l’ouragan et de s’écrouler. Un nouveau coup de vent fit craquer d’autres parties de l’édifice qui s’écroulèrent aussi en moins d’un quart d’heure. La destruction semblait s’étendre sous l’influence d’une volonté surnaturelle; elle approchait de moi: le toit qui m’abritait commençait à s’ébranler, les tuiles moussues volaient en éclats, et le châssis de la charpente semblait vaciller et repousser les murs à chaque nouveau souffle de la tempête.

«Sans doute la peur s’empara de moi, car je me laissai gouverner par des idées superstitieuses et puériles. Je pensai que Dieu renversait mon ermitage pour m’en chasser, qu’il repoussait un vœu téméraire et me forçait de retourner parmi les hommes. Je m’élançai donc vers la porte, moins pour fuir le danger que pour obéir à une volonté suprême. Puis je m’arrêtai au moment de la franchir, frappée d’une idée bien plus conforme à l’excitation maladive et à la disposition romanesque de mon esprit: je m’imaginai que Dieu, pour abréger mon exil et récompenser ma résolution courageuse, m’envoyait la mort, mais une mort digne des héros et des saints. N’avais-je pas juré de mourir dans cette abbaye? Avais-je le droit de la fuir parce que la mort s’en approchait? Et quelle plus noble fin que de m’ensevelir, avec mes souffrances et mon espoir, sous ces ruines chargées de me sauver de moi-même, et de me rendre à Dieu purifiée par la pénitence et la prière?—Je te salue, hôte sublime, m’écriai-je, puisque le ciel t’envoie, sois le bienvenu, je t’attends derrière le seuil de cette cellule qui aura été mon tombeau dès cette vie.

«Je me prosternai alors sur le carreau, et, plongée dans l’extase, j’attendis mon sort.