«Le dernier débris de l’abbaye ne devait pas rester debout dans cette sombre matinée. Avant le lever du soleil, la toiture fut emportée. Un pan de mur s’écroula. Je perdis le sentiment de ma situation.
«Un prêtre, que l’orage avait fourvoyé dans ces plaines désertes, vint à passer en ce moment au pied des murailles croulantes du couvent. Il s’en éloigna d’abord avec effroi, puis il crut entendre une voix humaine parmi les voix furieuses de la tempête. Il se hasarda entre les nouvelles ruines qui couvraient les anciennes, et me trouva évanouie sous des débris qui allaient m’ensevelir. La pitié, le zèle que donne la foi a ceux même qui manquent d’humanité, lui firent trouver la force cruelle de me sauver. Il m’emporta sur son cheval, à travers les plaines, les bois et les vallées. Ce prêtre s’appelait Magnus. Par lui je fus arrachée à la mort et rendue à la douleur.
«Depuis que je suis rentrée dans la société, mon existence est plus misérable qu’auparavant. Je n’ai voulu être l’esclave (la maîtresse, comme on dit) de personne; mais, ne me sentant liée à aucun homme par cette consécration expresse et volontaire de la possession, je laissai peu à peu mon imagination inquiète et avide parcourir l’univers et s’emparer de ce qui s’offrait à elle. Trouver le bonheur devint ma seule pensée et, s’il faut avouer à quel point j’étais descendue au-dessous de moi-même, la seule règle de ma conduite, le seul but de ma volonté. Après avoir laissé, sans m’en apercevoir, flotter mes désirs vers les ombres qui passaient autour de moi, il m’arriva de courir en songe après elles, de les saisir à la volée, de leur demander impérieusement, sinon le bonheur, du moins l’émotion de quelques journées; et comme ce libertinage invisible de ma pensée ne pouvait choquer l’austérité de mes mœurs, je m’y livrai sans remords. Je fus infidèle en imagination, non-seulement à l’homme que j’aimais, mais chaque lendemain me vit infidèle à celui que j’avais aimé le veille. Bientôt un seul amour de ce genre ne suffisant point à remplir mon âme toujours avide et jamais rassasiée, j’embrassai plusieurs fantômes à la fois. J’aimai dans le même jour et dans la même heure le musicien enthousiaste qui faisait vibrer toutes mes fibres nerveuses sous son archet, et le philosophe rêveur qui m’associait à ses méditations. J’aimai à la fois le comédien qui faisait couler mes larmes, et le poëte qui avait dicté au comédien les mots qui arrivaient à mon cœur. J’aimai même le peintre et le sculpteur dont je voyais les œuvres et dont je n’avais pas vu les traits. Je m’enamourai d’un son de voix, d’une chevelure, d’un vêtement, et puis d’un portrait seulement, du portrait d’un homme mort depuis plusieurs siècles. Plus je m’abandonnais à ces fantasques admirations, plus elles devenaient fréquentes, passagères et vides. Nul signe extérieur ne les a jamais trahies, Dieu le sait bien! mais, je l’avoue avec honte, avec terreur, j’ai usé mon âme à ces frivoles emplois de facultés supérieures. J’ai souvenir d’une grande dépense d’énergie morale, et je ne me rappelle plus les noms de ceux qui, sans le savoir, gaspillèrent en détail le trésor de mes affections.
«Puis, à se prodiguer ainsi, mon cœur s’éteignit: je ne fus plus capable que d’enthousiasme; et ce sentiment s’effaçant au moindre jour projeté sur l’objet de mon illusion, je dus changer d’idole autant de fois qu’une idole nouvelle se présenta.
«Et c’est ainsi que j’existe désormais: j’appartiens toujours au dernier caprice qui traverse mon cerveau malade. Mais ces caprices, d’abord si fréquents et si impétueux, sont devenus rares et tièdes; car l’enthousiasme aussi s’est refroidi, et c’est après de longs jours d’assoupissement et de dégoût que je retrouve parfois de courtes heures de jeunesse et d’activité. L’ennui désole ma vie. Pulchérie, l’ennui me tue. Tout s’épuise pour moi, tout s’en va. J’ai vu à peu près la vie dans toutes ses phases, la société sous toutes ses faces, la nature dans toutes ses splendeurs. Que verrai-je maintenant? Quand j’ai réussi à combler l’abîme d’une journée, je me demande avec effroi avec quoi je comblerai celui du lendemain. Il me semble parfois qu’il existe encore des êtres dignes d’estime et des choses capables d’intéresser; mais, avant de les avoir examinés, j’y renonce par découragement et par fatigue. Je sens qu’il ne me reste pas assez de sensibilité pour apprécier les hommes, pas assez d’intelligence pour comprendre les choses. Je me replie sur moi-même avec un calme et sombre désespoir, et nul ne sait ce que je souffre. Les brutes dont la société se compose se demandent ce qui me manque, à moi dont la richesse a pu atteindre à toutes les jouissances, dont la beauté et le luxe ont pu réaliser toutes les ambitions. Parmi tous ces hommes, il n’en est pas un dont l’intelligence soit assez étendue pour comprendre que c’est un grand malheur de n’avoir pu s’attacher à rien, et de ne pouvoir plus rien désirer sur la terre.»
XXXVI.
Pulchérie resta encore quelques instants dans l’attitude pensive où le récit de Lélia l’avait fait tomber. Puis tout à coup, rejetant en arrière les beaux cheveux qui ombrageaient son front, comme, une fière cavale qui secoue sa crinière avant de prendre sa course, elle se leva dans un transport d’impudence enthousiaste.
«Eh bien, s’il en est ainsi, et parce qu’il en est ainsi, il faut vivre! s’écria-t-elle. Couronnons-nous de roses, et remplissons les coupes de la joie! Que l’amour, la vertu et l’idéal hurlent en vain à la porte, comme les spectres effarés d’Ossian, tandis que les intrépides convives célèbrent la coupe en main la mémoire de leurs funérailles! Aussi bien j’ai toujours eu la sagesse d’étouffer en moi toute folle velléité d’amour; et chaque fois que je me suis sentie menacée d’aimer, je me suis hâtée de boire à longs traits la coupe d’ivresse, au fond de laquelle brille le précieux talisman d’indifférence, la satiété! Eh quoi! pleurer toute la vie l’erreur romanesque de l’adolescence! se flétrir et descendre vivante dans la tombe, parce que les hommes nous haïssent! Oh! bien plutôt, méprisons-les, et vengeons-nous de leur despotisme, non par la tromperie, mais par l’indifférence. Qu’ils exhalent leur colère et leur jalousie; j’en veux rire jusqu’à la mort. Quant à vous, Lélia, si vous ne voulez pas en faire autant, je n’ai qu’un conseil à vous donner: c’est de retourner à la solitude et à Dieu.
—Il n’est plus temps, Pulchérie, de prendre ce parti. Ma foi est chancelante, mon cœur est épuisé. Il faut, pour brûler de l’amour divin, plus de jeunesse et de pureté que pour toute autre noble passion. Je n’ai plus la force d’élever mon âme à un perpétuel sentiment d’adoration et de reconnaissance. Le plus souvent je ne pense à Dieu que pour l’accuser de ce que je souffre et lui reprocher sa dureté. Si parfois je le bénis, c’est quand je passe près d’un cimetière et que je pense à la brièveté de la vie.
—Vous avez vécu trop vite, reprit Pulchérie. Eh bien, il faut, Lélia, que vous changiez l’exercice de vos facultés, que vous retourniez à la solitude, ou que vous cherchiez le plaisir: choisissez.