—Oh! écoutez-le, dit Pulchérie, vous verrez qu’il est fou d’amour, et qu’il faut le plaindre.»
Alors Pulchérie laissa Lélia où elle l’avait cachée, et, s’approchant de Sténio sur la pointe du pied, elle essaya de l’embrasser.
«Laissez-moi, madame, dit fièrement le jeune homme, je n’ai pas besoin de vos caresses. Je vous l’ai dit, ce n’est pas vous que je cherchais lorsque, trompé par le son de votre voix, je vous ai suivie dans ces jardins. Mais, depuis que j’ai arraché votre masque, je sais bien que vous n’êtes qu’une courtisane. Allez, madame, je ne puis être à vous. Je suis pauvre, et d’ailleurs je ne désire point les plaisirs qu’il faut payer. Il n’y a au monde qu’une femme pour moi: c’est celle que vous avez nommée. Est-elle ici? la connaissez-vous?
—Je connais Lélia, car elle est ma sœur, répondit Pulchérie. Si vous voulez me suivre sous ces voûtes obscures, je vous mènerai dans un lieu où vous pourrez la voir.
—Oh! vous mentez, dit le jeune homme, Lélia n’est pas votre sœur, et vous ne sauriez me la montrer. Je vous ai suivie jusqu’ici, crédule comme un enfant que je suis, espérant toujours que vous me la montreriez. Mais vous m’avez trompé, et voici que vous revenez seule!
—Enfant! je puis te mener vers elle si je veux. Mais sache auparavant que Lélia ne t’aime pas. Jamais Lélia ne récompensera ton amour. Crois-moi, cherche ailleurs les joies que tu espérais d’elle; et, si tu ne peux chasser cette chimère de ton esprit, du moins, enivre-toi, en passant, aux sources du plaisir; demain tu te réveilleras pour courir encore après ton fantôme. Mais au moins, durant cette course haletante et folle, ta vie ne se consumera pas toute dans l’attente et dans le rêve. Tu feras de douces haltes sous les palmiers avec les filles des hommes, et tu ne suivras le démon aux ailes de feu, qui t’appelle du fond des nuées, que rafraîchi et consolé par nos libations et nos caresses. Viens reposer ta tête sur mon sein, jeune fou que tu es; tu verras que je ne veux pas te garder et t’endormir longtemps. Je veux seulement te soulager dans ta marche pénible, afin que tu puisses reprendre un essor plus courageux vers la poésie et vers Lélia.
—Laissez-moi, laissez-moi, dit Sténio avec force, je vous méprise et je vous hais: vous n’êtes pas Lélia, vous n’êtes pas sa sœur, vous n’êtes pas même son ombre. Je ne veux pas de vos plaisirs, je n’en ai pas besoin: c’est de Lélia seule que je voudrais tenir le bonheur. Si elle me repousse, je vivrai seul, et je mourrai vierge. Je ne souillerai pas sur le sein d’une courtisane ma poitrine embrasée d’un pur amour.
—Viens donc, Lélia, dit Pulchérie en attirant sa sœur vers Sténio; viens récompenser une fidélité digne des temps chevaleresques.»
Mais en même temps la moqueuse fille, changeant aussitôt de rôle à la faveur de l’obscurité, laissa Lélia un peu en arrière, et, se penchant sur Sténio: «O mon poëte! lui dit-elle en imitant le parler plus lent et l’embrassement plus chaste de Lélia, ta fidélité m’a touchée, et je viens t’en récompenser.»
Alors elle prit la main du jeune poëte, et l’emmena sous ces voûtes sombres et froides qu’éclairaient par intervalles des lampes suspendues au plafond. Sténio tremblait et croyait faire un rêve. Il était trop trouble pour se demander où l’emmenait Lélia. Il croyait sentir sa main dans la sienne et craignait de s’éveiller.