«Quelle grossièreté! dit-il. Que ces étrangers sont rudes et insolents! Depuis quand parle-t-on ainsi aux femmes? Pour qui ce rustre vous prend-il, Zinzolina? Écoutez-moi.»
Et celui-ci offrit son palais, ses gens, ses vins et ses chevaux.
«Mais vous croyez donc bien peu au plaisir que vous offrez, leur dit Lélia, puisque vous y joignez tant de séductions pour la cupidité? Vos embrassements sont donc bien hideux, puisque vous les payez si cher? Où est l’amour dans tout cela? où est seulement l’ardeur des sens? Ici brutalité, là corruption. Vous n’avez d’autres appâts que la force, la vanité ou le gain. Le plaisir est-il donc mort, étouffé sous la civilisation? L’amour antique a-t-il abandonné la terre et pris son vol vers d’autres cieux?
Elle rejeta alors son capuchon sur ses épaules; et, à l’aspect de ce visage toujours si hautain et si grave, la foule se dispersa, et les adorateurs audacieux de Pulchérie s’inclinèrent respectueusement devant Lélia.
«Tu renonces déjà à ton entreprise? lui dit Pulchérie en la saisissant par sa longue manche. Non, non, pas encore, Lélia; tout n’est pas désespéré: ton heure n’est pas venue.
—Mon heure ne viendra pas, dit Lélia. Tout ceci me déplaît et m’irrite. Leur haleine est froide, leurs chevelures sont rudes, leurs étreintes meurtrissent, et l’ambre de leurs vêtements dissimule mal je ne sais quelles émanations âcres et grossières qui me repoussent. Au milieu d’eux, mon sang se calme, mes idées s’éclaircissent, ma volonté s’élève; je n’ai plus d’autre désir que de m’asseoir et de les regarder passer en les méprisant. Vous aurez beau dire, Pulchérie, une femme n’est pas un instrument grossier que le premier rustre venu peut faire vibrer: c’est une lyre délicate qu’un souffle divin doit animer avant de lui demander l’hymne de l’amour. Il n’y a pas d’être bien organisé qui soit incapable réellement de connaître le plaisir; mais je crois qu’il y a beaucoup d’êtres mal organisés qui ne connaissent pas autre chose, et dont on chercherait vainement à obtenir, au milieu des actes de l’amour, un mot, une pensée ou un sentiment qui ressemblât à ce que je rêve dans l’amour. Ce sublime échange des plus nobles facultés ne peut pas, ne doit pas être réduit à une sensation animale.
—Eh bien, viens par ici, Lélia. Écoute parler un jeune homme que je viens de rencontrer, et que j’agace en vain. Peut-être la compassion sera-t-elle plus efficace sur toi que le reste.»
Lélia suivit sa sœur sous une grotte artificielle, éclairée faiblement dans le fond par une petite lampe.
—Arrêtez-vous ici, lui dit Pulchérie en la cachant dans un angle obscur, et regardez ce bel adolescent aux cheveux bruns. Le connaissez-vous?
—Si je le connais! répondit Lélia, c’est Sténio. Mais que fait-il dans les jardins réservés et dans cette grotte, qui est, si je ne me trompe, une des entrées souterraines du fameux pavillon? Lui, Sténio le poëte, Sténio le mystique, Sténio l’amoureux!