—Malheureuse, malheureuse entre toutes les femmes! dit Henryet avec tristesse; vous êtes bonne et dévouée, mai» vous manquez de herté. La où il n'y a pas de noble orgueil il n'y a pas de ressources. Pauvre créature faible! je vous plains de toute mon âme, car vous avez profané votre coeur, vous l'avez souillé au contact d'un coeur infâme, vous avez courbé la tête sous une main vile, vous aimez un lâche! Je me demande comment j'ai pu vous aimer autrefois, mais je me demande aussi comment je pourrais à présent, ne pas vous plaindre.
—Mais enfin, lui dis-je effrayée et consternée de son air et de son langage, qu'a donc fait Leoni pour que vous vous croyiez le droit de le traiter ainsi?
—Doutez-vous de ce droit, Madame? Voulez-vous me dire pourquoi Leoni, qui est brave (cela est incontestable) et qui est le premier tireur d'armes que je connaisse, ne s'est jamais avisé de me chercher querelle, à moi qui n'ai jamais touché une épée de ma vie, et qui l'ai chassé de Paris avec un mot, de Bruxelles avec un regard?
—Cela est inconcevable, dis-je avec accablement.
—Est-ce que vous ne savez pas de qui vous êtes la maîtresse? reprit Henryet avec force; est-ce que personne ne vous a raconté les aventures merveilleuses du chevalier Leone? est-ce que vous n'avez jamais rougi d'avoir été sa complice et de vous être sauvée avec un escroc en pillant la boutique de votre père?
Je laissai échapper un cri douloureux et je cachai mon visage dans mes mains; puis je relevai la tête en m'écriant de toutes mes forces:—Cela est faux! je n'ai jamais fait une telle bassesse; Leoni n'en est pas plus capable que moi. Nous n'avions pas fait quarante lieues sur la route de Genève que Leoni s'est arrêté au milieu de la nuit, a demandé un coffre et y a mis tous les bijoux pour les renvoyer à mon père.
—Êtes-vous sûre qu'il l'ait fait? demanda Henryet en riant avec mépris.
—J'en suis sûre! m'écriai-je; j'ai vu le coffre, j'ai vu Leoni y serrer les diamants.
—Et vous êtes sûre que le coffre ne vous a pas suivis tout le reste du voyage? vous êtes sûre qu'il n'a point été déballé à Venise?
Ces mots furent enfin pour moi un trait de lumière si éblouissant que je ne pus m'y soustraire. Je me rappelai, tout à coup ce que j'avais cherché en vain à ressaisir dans mes souvenirs: la première circonstance où mes yeux avaient fait connaissance avec ce fatal coffret. En ce moment les trois époques de son apparition me furent présentes et se lièrent logiquement entre elles pour me forcer à une conclusion écrasante: premièrement, la nuit passée dans le château mystérieux où j'avais vu Leoni mettre les diamants dans ce coffre; en second lieu, la dernière nuit passée au chalet suisse, où j'avais vu Leoni déterrer mystérieusement son trésor confié à la terre; troisièmement, la seconde journée de notre séjour à Venise, où j'avais trouvé le coffre vide et l'épingle de diamants par terre dans un reste de coton d'emballage. La visite du juif Thadée et les cinq cent mille francs que, d'après l'entretien surpris par moi entre Leoni et ses compagnons, il lui avait comptés à notre arrivée à Venise, coïncidaient parfaitement avec le souvenir de cette matinée. Je me tordis les mains, et, les levant vers le ciel:—Ainsi, m'écriai-je en me parlant à moi-même, tout est perdu, jusqu'à l'estime de ma mère; tout est empoisonné, jusqu'au souvenir de la Suisse! Ces six mois d'amour et de bonheur étaient consacrés à receler un vol!