—Et à mettre en défaut les recherches de la justice, ajouta Henryet.

—Mais non! mais non! repris-je avec égarement en le regardant comme pour l'interroger; il m'aimait! il est sur qu'il m'a aimée! Je ne peux pas songer à ce temps-là sans retrouver la certitude de son amour. C'était un voleur qui avait dérobé une fille et une cassette, et qui aimait l'une et l'autre.

Henryet haussa les épaules; je m'aperçus que je divaguais; et, cherchant à ressaisir ma raison, je voulus absolument savoir la cause de cet ascendant inconcevable qu'il exerçait sur Leoni.

—Vous voulez le savoir? me dit-il. Et il réfléchit un instant. Puis il reprit:—Je vous le dirai, je puis vous le dire; d'ailleurs il est impossible que vous ayez vécu un an avec lui sans vous en douter. Il a dû faire assez de dupes à Venise sous vos yeux...

—Faire des dupes! lui! comment? Oh! prenez garde à ce que vous dites, Henryet; il est déjà assez chargé d'accusations.

—Je vous crois encore incapable d'être sa complice, Juliette; mais prenez garde de le devenir; prenez garde à votre famille. Je ne sais pas jusqu'à quel point on peut être impunément la maîtresse d'un fripon.

—Vous me faites mourir de honte, Monsieur; vos paroles sont cruelles; achevez donc votre ouvrage, et déchirez tout à fait mon coeur en m'apprenant ce qui vous donne pour ainsi dire droit de vie et de mort sur Leoni? Où l'avez-vous connu? que savez-vous de sa vie passée? Je n'en sais rien, moi, hélas! j'ai vu en lui tant de choses contradictoires que je ne sais plus s'il est riche ou pauvre, s'il est noble ou plébéien; je ne sais même pas si le nom qu'il porte lui appartient.

—C'est la seule chose que le hasard, répondit Henryet, lui ait épargné la peine de voler. Il s'appelle en effet Leone Leoni, et sort d'une des plus nobles maisons de Venise. Son père avait encore quelque fortune et possédait le palais que vous venez d'habiter. Il avait une tendresse illimitée pour ce fils unique, dont les précoces dispositions annonçaient une organisation supérieure. Leoni fut élevé avec soin, et, dès l'âge de quinze ans, parcourut la moitié de l'Europe avec son gouverneur. En cinq ans il apprit, avec une incroyable facilité, la langue, les moeurs et la littérature des peuples qu'il traversa. La mort de son père le ramena à Venise avec son gouverneur. Ce gouverneur était l'abbé Zanini, que vous avez pu voir souvent chez vous cet hiver. Je ne sais si vous l'avez bien jugé: c'est un homme d'une imagination vive, d'une finesse exquise, d'une instruction immense, mais d'une immoralité incroyable et d'une lâcheté certaine sous les dehors hypocrites de la tolérance et du bon sens. Il avait naturellement dépravé la conscience de son élève, et avait remplacé en lui les notions du juste et de l'injuste par une prétendue science de la vie qui consistait à faire toutes les folies amusantes, toutes les fautes profitables, toutes les bonnes et les mauvaises actions qui pouvaient tenter le coeur humain. J'ai connu ce Zanini à Paris, et je me souviens de lui avoir entendu dire qu'il fallait savoir faire le mal pour savoir faire le bien, savoir jouir dans le vice pour savoir jouir dans la vertu. Cet homme, plus prudent, plus habile et plus froid que Leoni, lui est beaucoup supérieur dans sa science; et Leoni, emporté par ses passions ou dérouté par ses caprices, ne le suit que de loin en faisant mille écarts qui doivent le perdre dans la société, et qui l'ont déjà perdu, puisqu'il est désormais à la discrétion de quelques complices cupides et de quelques honnêtes gens dont il lassera la générosité.

Un froid mortel glaçait mes membres tandis qu'Henryet parlait ainsi. Je fis un effort pour écouter le reste.

XVI.