Un bateau pavoisé et plein de masques et de musiciens s'avança sur le canal de la Giadecca. Je proposai à Juliette de prendre une gondole et d'en approcher pour voir les costumes. Elle y consentit. Plusieurs sociétés suivirent notre exemple, et bientôt nous nous trouvâmes engagés dans un groupe de gondoles et de barques qui accompagnaient avec nous le bateau pavoisé et semblaient lui servir d'escorte.

Nous entendîmes dire aux gondoliers que cette troupe de masques était composée des jeunes gens les plus riches et les plus à la mode dans Venise. Ils étaient en effet d'une élégance extrême; leurs costumes étaient fort riches, et le bateau était orné de voiles de soie, de banderoles de gaze d'argent et de tapis d'Orient de la plus grande beauté. Leurs vêtements étaient ceux des anciens Vénitiens, que Paul Véronèse, par un heureux anachronisme, a reproduits dans plusieurs sujets de dévotion, entre autres dans le magnifique tableau des Noces, dont la république de Venise fit présent à Louis XIV, et qui est au musée de Paris. Sur le bord du bateau je remarquai surtout un homme vêtu d'une longue robe de soie vert-pâle, brodée de longues arabesques d'or et d'argent. Il était debout et jouait de la guitare dans une attitude si noble, sa haute taille était si bien prise, qu'il semblait fait exprès pour porter ces habits magnifiques. Je le fis remarquer à Juliette, qui leva les yeux sur lui machinalement, le vit à peine, et me répondit: «Oui, oui, superbe!» en pensant à autre chose.

Nous suivions toujours, et, poussés par les autres barques, nous touchions le bateau pavoisé du côté précisément où se tenait cet homme. Juliette était aussi debout avec moi et s'appuyait sur le couvert de la gondole pour ne pas être renversée par les secousses que nous recevions souvent. Tout à coup cet homme se pencha vers Juliette comme pour la reconnaître, passa la guitare à son voisin, arracha son masque noir et se tourna de nouveau vers nous. Je vis sa figure, qui était belle et noble s'il en fut jamais. Juliette ne le vit pas. Alors il l'appela à demi-voix, et elle tressaillit comme si elle eût été frappée d'une commotion galvanique.

—Juliette! répéta-t-il d'une voix plus forte.

—Leoni! s'écria-t-elle avec transport.

C'est encore pour moi comme un rêve. J'eus un éblouissement; je perdis la vue pendant une seconde, je crois. Juliette s'élança, impétueuse et forte. Tout à coup je la vis transportée comme par magie sur le bateau, dans les bras de Leoni; un baiser délirant unissait leurs lèvres. Le sang me monta au cerveau, me bourdonna dans les oreilles, me couvrit les yeux d'un voile plus épais; je ne sais pas ce qui se passa. Je revins à moi en montant l'escalier de mon auberge. J'étais seul; Juliette était partie avec Leoni.

Je tombai dans une rage inouïe, et pendant trois heures je me comportai comme un épileptique. Je reçus vers le soir une lettre de Juliette conçue en ces termes:

«Pardonne-moi, pardonne-moi, Bustamente; je t'aime, je te vénère, je te bénis à genoux pour ton amour et tes bienfaits. Ne me hais pas; tu sais que je ne m'appartiens pas, qu'une main invisible dispose de moi et me jette malgré moi dans les bras de cet homme. O mon ami, pardonne-moi, ne te venge pas! je l'aime, je ne puis vivre sans lui. Je ne puis savoir qu'il existe sans le désirer, je ne puis le voir passer sans le suivre. Je suis sa femme; il est mon maître, vois-tu: il est impossible que je me dérobe à sa passion et à son autorité. Tu as vu si j'ai pu résister à son appel. Il y a eu comme une force magnétique, comme un aimant qui m'a soulevée et qui m'a jetée sur son coeur; et pourtant j'étais près de toi, j'avais ma main dans la tienne. Pourquoi ne m'as-tu pas retenue? tu n'en as pas eu la force; ta main s'est ouverte, ta bouche n'a même pas pu me rappeler; tu vois que cela ne dépend pas de nous.