Il y a une volonté cachée, une puissance magique qui ordonne et opère ces choses étranges. Je ne puis briser la chaîne qui est entre moi et Leoni; c'est le boulet qui accouple les galériens, mais c'est la main de Dieu qui l'a rivé.

«O mon cher Aleo, ne me maudis pas! je suis à tes pieds. Je te supplie de me laisser être heureuse. Si tu savais comme il m'aime encore, comme il m'a reçue avec joie! quelles caresses, quelles paroles, quelles larmes!... Je suis comme ivre, je crois rêver... Je dois oublier son crime envers moi: il était fou. Après m'avoir abandonnée, il est arrivé à Naples dans un tel état d'aliénation qu'il a été enfermé dans un hôpital de fous. Je ne sais par quel miracle il en est sorti guéri, ni par quelle protection du sort il se trouve maintenant remonté au faîte de la richesse. Mais il est plus beau, plus brillant, plus passionné que jamais. Laisse-moi, laisse-moi l'aimer, dussé-je être heureuse seulement un jour et mourir demain. Ne dois-tu pas me pardonner de l'aimer si follement, toi qui as pour moi une passion aveugle et aussi mal placée?

Pardonne, je suis folle; je ne sais ni de quoi je te parle, ni ce que je te demande. Oh! ce n'est pas de me recueillir et de me pardonner quand il m'aura de nouveau délaissée; non! j'ai trop d'orgueil, ne crains rien. Je sens que je ne te mérite plus, qu'en me jetant dans ce bateau je me suis à jamais séparée de toi, que je ne puis plus soutenir ton regard ni toucher ta main. Adieu donc, Aleo! Oui, je t'écris pour te dire adieu, car je ne puis pas me séparer de toi sans te dire que mon coeur en saigne déjà, et qu'il se brisera un jour de regret et de repentir. Va, tu seras vengé! Calme-toi maintenant, pardonne, plains-moi, prie pour moi; sache bien que je ne suis pas une ingrate stupide qui méconnaît ton caractère et ses devoirs envers toi. Je ne suis qu'une malheureuse que la fatalité entraîne et qui ne peut s'arrêter. Je me retourne vers toi, et je t'envoie mille adieux, mille baisers, mille bénédictions. Mais la tempête m'enveloppe et m'emporte. En périssant sur les écueils où elle doit me briser, je répéterai ton nom, et je t'invoquerai comme un ange de pardon entre Dieu et moi.

«JULIETTE.»

Cette lettre me causa un nouvel accès de rage; puis je tombai dans le désespoir; je sanglotai comme un enfant pendant plusieurs heures; et, succombant à la fatigue, je m'endormis sur ma chaise, seul, au milieu de cette grande chambre où Juliette m'avait conté son histoire la veille. Je me réveillai calme, j'allumai du feu; je fis plusieurs fois le tour de la chambre d'un pas lent et mesuré.

Quand le jour parut, je me rassis et je me rendormis: ma résolution était prise; j'étais tranquille. A neuf heures je sortis, je pris des informations dans toute la ville, et je m'enquis de certains détails dont j'avais besoin. On ignorait par quel procédé Leoni avait fait sa fortune; on savait seulement qu'il était riche, prodigue, dissolu; tous les hommes à la mode allaient chez lui, singeaient sa toilette et se faisaient ses compagnons de plaisir. Le marquis de... l'escortait partout et partageait son opulence; tous deux étaient amoureux d'une courtisane célèbre, et, par un caprice inouï, cette femme refusait leurs offres. Sa résistance avait tellement aiguillonné le désir de Leoni, qu'il lui avait fait des promesses exorbitantes, et qu'il n'y avait aucune folie où elle ne pût l'entraîner.

J'allai chez elle, et j'eus beaucoup de peine à la voir; enfin elle m'admit et me reçut d'un air hautain, en me demandant ce que je voulais du ton d'une personne pressée de congédier un importun.

—Je viens vous demander un service, lui dis-je. Vous haïssez Leoni?

—Oui, me répondit-elle, je le hais mortellement.

—Puis-je vous demander pourquoi?