—Il est vrai, mon ami; mais on peut se tromper de date en écrivant, et mettre un mois pour un autre; cela est arrivé à tout le monde!

—Mais, monsieur, est-ce que la ville de Gênes n'est pas en Italie, et fort distante du lieu où cet enfant place la mort de son père?

—Sans doute, mon ami. Je torture la vraisemblance des choses pour arranger les paroles de la devineresse, et c'est une fantaisie dont je te permets de me reprendre. Et cependant, ouvre la crédence où sont enfermées les chères reliques de mon frère, et cette dernière lettre que j'ai tant relue sans en jamais pénétrer le sens!

—Mon Dieu, monsieur, dit Adamas en ouvrant le tiroir et en présentant la lettre à son maître, tout ce qui est arrivé et tout ce qui a dû arriver, vous l'avez fort bien compris et deviné dans le temps; M. Florimond vous donnait fort peu de ses nouvelles, à cause des grandes occupations secrètes qu'il avait dans les cours d'Italie, où l'envoyait son maître le duc de Savoie. Il vous parlait de ses voyages sans vous en dire le but, parce que cela lui était interdit par la politique qu'il servait et qui n'était pas toujours la vôtre. Cette dernière lettre vous annonce d'autres voyages que ceux dont il était fraîchement revenu, et voici ce qu'il vous dit en propres termes: «Si vous n'entendez point parler de moi d'ici à l'automne, n'en prenez point de souci. Ma santé est bonne, et mes affaires personnelles ne sont point en mauvais état.» La date est bien authentique, puisqu'il commence en vous disant: «Monsieur et bien-aimé frère, vous avez dû recevoir ma lettre de janvier dernier: depuis ces cinq mois passés...»

—Je sais tout cela, Adamas, je le sais par cœur, et, ce nonobstant, quand j'ai été en Italie, l'année 1611, m'enquérir en personne de ce pauvre frère, dont je n'entendais plus parler, il m'a été dit qu'il n'était jamais revenu d'une mission à Rome, pour laquelle il était parti quinze mois auparavant. Et, quand je fus à Rome, il y avait plus de deux ans qu'on ne l'y avait vu. J'ai parcouru toute l'Italie jusqu'en 1612, sans trouver de lui aucun indice et aucun vestige, à ce point que je m'imaginai qu'il avait fait quelque grand voyage aux Indes d'Orient ou d'Occident, pour son propre compte, et que je l'en verrais revenir quelque jour; mais, à la fin, j'ai dû tenir pour certain qu'il avait été méchamment occis par les brigands dont l'Italie est infestée, ou qu'il avait péri dans quelque tempête sur mer. Il n'avait pas fait grosse fortune au service du Savoyard, bien qu'il ne se soit jamais plaint, et je pense qu'il n'était guère accompagné dans ses courses. Enfin j'ai perdu l'espoir de le retrouver, mais non celui de découvrir son sort et de le venger, s'il a été mis à mort traîtreusement.

Pendant que le marquis et Adamas devisaient ainsi, Mario, dont on ne s'occupait plus, s'était glissé derrière le fauteuil du marquis.

Il écoutait, il regardait avec attention la lettre que Bois-Doré tenait dans ses mains. Il savait très-bien lire, comme nous l'avons dit, et même l'écriture manuscrite; mais il était en proie à une grande anxiété, craignant de se tromper et d'être encore accusé de parler au hasard.

Enfin, il se crut à peu près sûr de son fait, non-seulement d'après l'écriture, mais encore d'après les expressions de la lettre et la particularité des circonstances. Il s'écria:

—Attendez!

Et il sortit plein de résolution et de joie, sans que le marquis, absorbé dans ses réflexions, en tint beaucoup de compte.