Le marquis, ayant pris des mains d'Adamas un cordial, pour se remettre des fatigues de la soirée, se coucha et s'endormit, le plus heureux des hommes.
En un temps où l'on se faisait justice soi-même, à défaut de légalité régulière, et où la notion du pardon eût été considérée comme une faiblesse coupable et lâche, le marquis, bien qu'exceptionnellement enclin à une grande douceur, pensait avoir accompli le plus sacré des devoirs, et, en cela, il suivait les idées et coutumes de la plus saine chevalerie.
Certes, à cette époque, on n'eût pas rencontré un gentilhomme sur mille qui ne se fût regardé comme investi du droit de faire expirer dans les tourments, ou tout au moins pendre sous ses yeux, un coupable tel que d'Alvimar, et qui n'eût blâmé ou raillé l'excès de loyauté romanesque dont Bois-Doré avait fait preuve dans son duel.
Bois-Doré le savait bien et ne s'en souciait pas. Il avait trois motifs pour être ce qu'il était: son instinct d'abord, puis les exemples d'humanité d'Henri IV, qui, un des premiers de son temps, eut le dégoût du sang versé sans péril. Henri III, mortellement frappé par Jacques Clément, avait été soutenu par la colère et la vengeance au point de frapper lui-même son assassin et de le voir, avec joie, jeté par les fenêtres; Henri IV, blessé à la figure par Chastel, avait eu pour premier mouvement de dire: «Laissez allez cet homme!» Enfin, Bois-Doré avait pour code religieux les faits et gestes des héros de l'Astrée.
Il était hors d'exemple, dans ce poëme idéal, qu'un digne chevalier eût vengé l'amour, l'honneur ou l'amitié, sans s'exposer en personne aux derniers périls. Il ne faut donc pas trop se moquer de l'Astrée, et même il faut voir avec intérêt la vogue de ce livre. C'est, au milieu des turpitudes sanguinaires des discordes civiles, un cri d'humanité, un chant d'innocence, un rêve de vertu qui montent vers le ciel.
XXXIV
La première pensée du marquis à son réveil fut pour son héritier, que, pour nous conformer au titre qui prévalut, nous appellerons son fils.
Il se rappelait encore assez confusément les graves événements de cette nuit agitée; mais déjà il se représentait avec lucidité les grandes questions de parure soulevées la veille à propos de son cher Mario. Il l'appela pour reprendre avec lui l'entretien commencé dans le trésor. Mais il n'en reçut pas de réponse, et déjà il s'inquiétait, lorsque l'enfant, éveillé et levé avant le jour, vint, tout imprégné de la fraîche odeur du matin, se jeter à son cou.
—Et d'où venez-vous sitôt, mon excellent ami? lui dit le vieillard.
—Père, répondit gaiement Mario, je viens de chez Adamas, qui m'a défendu de te dire un secret que nous avons tous les deux. Ne me le demande donc pas, c'est une surprise que nous voulons te faire.