Le marquis faisait entrer et sortir dix fois de suite son élève, pour lui apprendre la façon de s'introduire avec élégance et courtoisie dans un salon, et celle de se retirer avec modestie et politesse.
—Voyez-vous, mon cher comte, lui disait-il (c'était l'heure où il fallait se parler avec de gracieuses cérémonies), lorsqu'un gentilhomme a passé le seuil de la porte et fait trois pas dans un appartement, il est déjà jugé par les personnes de mérite ou de qualité qui s'y trouvent. Il faut donc que tout son mérite à lui et toute sa qualité s'annoncent dans l'attitude de son corps et dans l'air de son visage. Jusqu'à ce jour, on vous a accueilli avec des caresses et de tendres familiarités, vous dispensant des convenances que vous ne pouviez point savoir; mais cette indulgence cessera vite, et, si l'on vous voyait garder des manières rustiques sous les habits que voilà, on s'en prendrait à votre naturel ou à mon indifférence. Travaillons donc, mon cher comte; travaillons sérieusement: recommençons cette révérence qui manque de brillant, et refaisons cette entrée qui a été molle et sans noblesse.
Mario s'amusait de cet enseignement, qui était une occasion de se carrer dans ses plus beaux habits, de se voir dans les glaces et de se remuer énergiquement par la chambre. Il était si adroit et si souple, qu'il ne lui en coûtait presque rien d'étudier cette sorte de ballet majestueux auquel on l'initiait minutieusement; et son vieux père, beaucoup plus enfant que lui, savait rendre la leçon divertissante.
C'était un cours complet de pantomime, où le marquis, malgré son âge, était encore excellent comédien.
—Voyez, mon fils, disait-il en se coiffant et en se drapant d'une certaine façon, voici les manières d'un matamore, regardez bien ce que je vais faire pour ne le faire jamais, sinon par jeu, et vous en abstenir en bonne compagnie.
Alors il représentait un capitan bravache au naturel, et Mario riait à se rouler par terre.
On lui permettait, pour s'amuser, de faire le capitan à son tour, et c'était le tour du marquis de rire à tomber dans son fauteuil: tant le lutin était un singe adroit et gentil!
Mais il fallait revenir à la leçon.
Le marquis lui montrait alors le personnage d'un rustre lourd, tranchant et importun, ou celui d'un pédant amer et désagréable, ou celui d'un niais décontenancé; et, comme il fallait des acteurs pour rendre la scène parlante, on faisait venir les gens de la maison. Heureux quand on pouvait retenir Adamas et Mercédès, qui s'y prêtaient avec beaucoup de gaieté ou d'esprit. Mais Adamas était actif et la Morisque laborieuse: ils demandaient toujours à s'en aller travailler pour Mario.
On se rabattait sur Clindor, qui était de bonne volonté, mais bâti comme un pantin, et sur la Bellinde, qui aimait bien à représenter une dame de qualité, mais qui faisait ce rôle de la manière la plus ridicule et la plus absurde. Le marquis l'en reprenait gaiement, et relevait ses balourdises au profit de l'enseignement de Mario, qui était passablement moqueur, et qui s'en réjouissait de manière à mortifier singulièrement la gouvernante.