Le marquis envoya un exprès pour dire à Briantes que l'on ne fût point inquiet s'il rentrait tard, et il alla rendre visite à M. Robin de Coulogne, qui se trouvait alors de passage en sa terre du Coudray, jolie capitainerie sur les hauteurs de Verneuil, à une lieue environ du château d'Ars.
Robin, vicomte de Coulogne, receveur-général des finances en Berry et fermier-général des gabelles, était un des ennemis naturels de l'ex faux-saulnier Bois-Doré; et cependant ils étaient liés d'une étroite amitié depuis l'affaire de Florimond Dupuy, seigneur de Vatan.
Ceux qui connaissent l'histoire du Berry se souviendront qu'en 1611, ce Florimond Dupuy, grand huguenot et grand contrebandier, avait, en haine de la gabelle, enlevé un des enfants de M. Robin. Le marquis s'employa généreusement de sa personne pour ramener l'enfant à son père, au risque de se brouiller avec Florimond, qui était, au dire de ses amis et de ses ennemis, «un fort mauvais coucheur.»
Après cette aventure, la rébellion prit des proportions si graves, que, pour réduire M. Dupuy dans son château, il fallut y envoyer douze cents hommes d'infanterie, une compagnie de Suisses et six canons.
Vingt-neuf de ses gens furent pendus sur place, aux arbres environnants, et il eut lui-même la tête tranchée en place de Grève. Le jeune Robin fut par la suite abbé de Sorrèze. M. Robin père resta l'obligé reconnaissant et dévoué de M. de Bois-Doré, et l'on peut croire que c'est grâce à cette amitié que le marquis ne fut jamais recherché pour ses vieux actes de complicité dans les délits de faux-saulnage.
Bois-Doré s'ouvrit donc à cet ami fidèle d'une partie des embarras dont l'avait menacé la visite du prince, et lui avoua qu'il était particulièrement inquiet pour le bon Lucilio, que les zélés cagots du pays voyaient chez lui de mauvais œil.
—Vos craintes me paraissent exagérées, lui dit le vicomte. M. de Groot, que les savants appellent Grotius, et qui était condamné en son pays à la prison perpétuelle, ne vient-il pas de s'évader, caché en un coffre, grâce au grand cœur et génie de sa femme, et ne s'est-il point réfugié à Paris, où il n'est tourmenté ni molesté de personne? Pourquoi votre Italien ne jouirait-il pas en France des mêmes priviléges?
—Parce que le gouvernement de France, qui se soucie fort peu de déplaire aux gomaristes de Hollande et à Maurice de Nassau, se montrera jaloux de plaire au pape en persécutant une de ses victimes. Il y a vingt ans que Campanella est en prison, et, bien qu'on le plaigne et l'estime en France, on ne fait rien pour le tirer des mains de ses bourreaux; Dieu sait si, en ce moment, on lui donnerait asile, à leur barbe!
—Vous avez peut-être raison, reprit M. de Coulogne. Eh bien, j'approuve votre idée de faire évader votre ami, au moindre danger qui menacerait votre château; mais je pense que vous lui devriez chercher un asile où il se pourrait rendre en cas d'alerte. Y avez-vous songé?
—Oui bien, répondit le marquis, et je vous veux consulter sur ce point. Vous possédez ici près un vieux manoir inhabité qui m'a paru encore fort logeable, bien que je n'y sois jamais entré. L'endroit est assez voisin de chez moi pour qu'en une heure de marche un homme pressé s'y puisse réfugier. Cette ruine est proche d'une petite ferme qui est à vous, et, si vous donniez des ordres aux métayers, ils seraient prêts, à tout événement, à cacher et à nourrir mon pauvre fuyard. Me voulez-vous rendre ce bon office?