—Marquis, répondit le vicomte, demandez-moi ma vie, si vous voulez: elle est à vous. À meilleures enseignes, mes biens, mes gens, mes maisons sont-ils à votre service. Laissez-moi pourtant réfléchir à la convenance du lieu que vous avez en vue, car c'est de mon vieux manoir de Brilbault qu'il est question.

—Justement!

—Eh bien, voyons, il est fort isolé dans les terres, et les chemins y sont détestables; c'est bien. Il n'est sur le passage d'aucune ville ou bourgade; c'est encore bien. Le lieu m'appartient, et la prévôté ne se permettrait point d'en violer le seuil. De plus, la masure passe pour être hantée par les plus turbulents et plaintifs esprits qu'il y ait, ce qui est cause qu'aucun paysan maraudeur n'est curieux d'y entrer, aucun passant de s'y arrêter. C'est de mieux en mieux. Allons, je vois que vous choisissez bien, et je veux, dès ce soir, m'y rendre avec vous pour donner au métayer les ordres nécessaires.

Bois-Doré ayant réfléchi de son côté, jugea qu'il ferait mieux d'y aller seul pour ne pas éveiller de soupçons.

—Vos métayers ne me sont point inconnus, dit-il. Ils ont été de ma clientèle autrefois pour... ce que vous savez!

—Oui, oui, méchant homme! dit en riant le vicomte; ils ont eu par vous le sel à bon compte! Eh bien; prenez ce chemin pour vous en retourner; les eaux ne sont pas encore grandes, et vous pouvez passer sans risque. Vous direz, comme par occasion, à Jean Faraudet, le métayer, de me venir trouver demain de grand matin; vous donnerez un coup d'œil à la masure et regarderez bien les alentours, afin de pouvoir renseigner votre ami; et même il fera bien d'y venir secrètement la nuit prochaine pour connaître et les chemins et les entrances. De cette manière, s'il venait à être obligé de s'y réfugier, il le pourrait faire sans s'égarer ni se méprendre.

—Voilà qui est convenu, dit le marquis, et recevez mille grâces pour le repos que vous donnez à mon esprit.

Le vicomte retint le marquis à souper; après quoi, celui-ci, remontant dans son carrosse, reprit, à la nuit tombée, le chemin d'Ars, qui ne valait guère mieux que celui de Brilbault; la raison de cette direction, c'est qu'il ne voulait pas montrer son carrosse, qui faisait toujours événement, aux environs de cette ruine.

Plus avisé que M. Robin ne lui avait conseillé de l'être, il mit pied à terre à un quart de lieue de l'endroit qu'il voulait visiter, ordonna à ses gens de se rendre doucement à Ars, et, s'engageant dans un de ces mille petits sentiers où M. de Coulogne n'avait peut-être jamais mis les pieds, mais qui étaient aussi familiers au vieux contrebandier que les allées de sa garenne, il disparut seul dans les prés humides, après avoir relevé ses grandes bottes jusqu'au-dessus du genou.

XLIV